Toni Erdmann, de Maren Ade

Note : 4,5/5 

Nouvelle figure de proue du cinéma allemand – dont elle était déjà une ambassadrice avec le reconnu Everyone Else (2010) – Maren Ade a signé avec Toni Erdmann l’événement du dernier festival de Cannes. Rarement aura-t-on vu un tel engouement : salles hilares, ovations durant les projections presse. Le phénomène fut tel que beaucoup crurent y voir la première comédie depuis Mash (Robert Altman, 1970) à recevoir la Palme d’or. Si le film est rentré bredouille du festival, il n’en reste pas moins accompagné de ce prix très convoité de la palme des critiques.

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Et pourtant, si le film est drôle, ce n’est pas pour autant un drame impitoyable. Son talent est surtout de remettre au centre du récit la tension de cette relation morte entre une fille déconnectée de ses émotions et un père qui tente de l’y ramener par des moyens peu conventionnels. Ses moyens sont ceux du rire, de la transfiguration, du jeu et de la mise en question du réel. Winfried ne peut rien faire pour sa fille Ines ? Qu’à cela ne tienne, il revêtira le costume de Toni Erdmann à la faveur d’un dentier proéminent et d’une perruque hirsute. S’il est question alors de mise en doute du réel puisque Toni Erdmann a un corps mais n’existe pas, il s’agit surtout de la part de ce personnage fantasque de réenchanter le réel de sa fille en allant se confronter à tous ceux qui la côtoient dans son monde entrepreneurial guindé et corseté, pleins de conventions que vient parfois faire exploser le père déguisé.

Incroyablement intelligent, Toni Erdmann est un double mouvement, celui de la double identité de Winfried. Deux mouvements mis en scène par Maren Ade avec un brio impressionnant, faisant oublier la facilité plastique de son œuvre (les plans sont un peu brouillons, et certaines situations « gangrénées » par ce « tic » cinématographique de vouloir des plans fixes instables qui donnent le mal de mer à ses spectateurs) pour l’amener vers une énergie insoupçonnée avant l’apparition de Toni Erdmann. Maren Ade se joue de ses personnages, joue avec le spectateur et crée alors une œuvre vive et éclairée de la lumière de cette nouvelle relation de jeu qui se tisse entre Winfried/Toni et Ines.

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La délocalisation du récit de l’Allemagne natale vers Bucarest, où vit et travaille Ines, est une idée pleine de promesses car elle permet à ce jeu de rôle de se mettre en place sur un territoire où Ines n’est plus vraiment elle-même, obnubilée par l’idée de se faire une place au sein du milieu macho dans lequel elle travaille (une boîte de consulting européenne où son travail est d’externaliser – autrement dit de licencier pour délocaliser – la main d’œuvre). Et c’est cette belle idée de déterritorialisation dont s’empare Maren Ade pour permettre à Winfried de se faire passer pour Toni Erdmann, tour à tour coach de vie, consultant, businessman, ambassadeur d’Allemagne en Roumanie (par ailleurs expert en peinture pascale sur œuf), se jouant des conventions du milieu de sa fille. Face au culte des apparences, de la médisance, de la politique économique, Erdmann explose les codes tout en se présentant comme un membre « du club ».

Mais la plus grande réussite du film est certainement la manière qu’a Maren Ade de découper son film avec une maîtrise du montage impressionnante. En laissant les plans durer, Ade ouvre les brèches, installant une ambiance inconfortable de laquelle ses personnages ont parfois du mal à sortir, mais aussi mettant le spectateur mal à l’aise. Si le film peut être parfois hilarant, le rire est souvent nerveux, seule réponse face à la succession de situations inconfortables dans lesquelles se retrouvent les personnages. On se demande toujours quand le jeu de rôle va s’arrêter, à quel moment les façades vont se fissurer. Maren Ade repousse ce moment toujours et inlassablement, jusqu’à la scène libératrice du film où, pour le coup, le rire devient libérateur, hilarant, comme pour décharger la pression accumulée pendant plus de deux heures. Maren Ade fait tomber les masques de manière totalement inattendue, mettant Ines à nu (littéralement) et, paradoxalement, en cachant encore plus Winfried qui se recouvre d’une tenue invraisemblable, immense et totalement poilue. Il y a, dans cette dernière scène non seulement la libération de Ines (relative mais bel et bien là), et le sacrifice d’un père pour sa fille dont la dernière boutade est accomplie avec toute l’énergie qui lui reste, qui se met en danger pour elle.

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Beaucoup ont parlé, pour qualifier Toni Erdmann, d’un film qui était aussi une fable politique. Et, s’il est vrai que Maren Ade a un point de vue acide et sans retenue sur le monde capitaliste d’Ines, il s’agit avant tout pour elle de porter un regard philosophique sur la vie de cette dernière. Et toute cette philosophie est celle résumée par Winfried alors qu’il visite un puits de pétrole et discute avec l’un des ouvriers que sa fille est sur le point de faire virer avant son plan de restructuration : « Surtout ne perdez pas votre humour ! ».

Simon Bracquemart

Film en salles depuis le 17 août 2016

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