L’Étreinte du Serpent, de Ciro Guerra

 

Note : 5/5 

Voilà bien longtemps que la fiction amazonienne n’avait eu de pareil ambassadeur. Depuis Aguirre et Fitzcarraldo, on en aurait presque oublié qu’ils auraient une descendance de choix avec le troisième long-métrage du réalisateur colombien, Ciro Guerra. Inspiré par les carnets de voyage de deux pionniers de l’exploration et de l’étude de l’écosystème et de la culture indigènes, l’ethnologue allemand Theodor Koch-Grünberg (1872-1924) et le biologiste-botaniste américain Richard Evans Schultes (1915-2001), Guerra signe un film incroyablement riche dans lequel le véritable héros n’est plus l’homme blanc qui découvre un territoire mystérieux, mais bien l’autochtone qui doit accepter ou non sa présence.

L'Etreinte du serpent 2

Copyright Andres Cordoba/MFA+ FilmDistribution e.K

Tourné en noir et blanc, quasi-intégralement en langues tribales, le film ne se trompe pas de sujet. Il s’agit en effet pour Ciro Guerra de traiter non seulement des expéditions des deux explorateurs, mais surtout de prendre le point de vue du chaman Karamakate, dernier représentant de son peuple, et ainsi de rendre hommage aux traditions et à la culture des tribus amazoniennes. Plus que la forêt elle-même, c’est son histoire oubliée, celle des tribus, qui intéresse le réalisateur colombien. Et c’est pourquoi la construction temporelle du film, écartelée entre les expéditions de Koch-Grünberg et de Schultes à quarante ans d’intervalle, est passionnante : elle place au centre de l’intrigue, tout en mettant aussi en valeur les explorateurs, le personnage de Karamakate. C’est en effet le chaman qui aide les deux dans leurs expéditions, et ce au travers des deux identités que porte un homme selon les croyances des peuples indiens. Car, des dizaines d’années après avoir connu l’explorateur allemand, Karamakate est devenu son propre chullachaqui, un être sans émotions, sans souvenirs et qui lui ressemble.

Ainsi il s’agit de tisser un récit qui se déploie au travers de deux temporalités entremêlées entre lesquelles se dessine une certaine histoire de la conquête et de la découverte des étendues amazoniennes, tragique et dépressive, parfois hallucinée et souvent amère. Comme traumatisé par les ravages humains de la culture du caoutchouc, par l’éducation catholique des jeunes Indiens à qui on interdit de porter leur nom de naissance et de parler leur langue « satanique » maternelle, comme intérieurement ravagé par la violence dont est victime son peuple, Karamakate a oublié, a arrêté de ressentir et est devenu son propre chullachaqui.

Quand le temps donc s’est arrêté, il reste l’intemporel, le sacré de l’Amazonie, qui se niche dans ce qu’elle a de plus précieux : la richesse de sa flore et de sa faune. Ainsi le fleuve, source de toute la vie de la forêt vierge est le sillon du passage d’un anaconda, grand créateur du monde qui vient étreindre celui qui saura rêver, et donc celui qui saura capter la spiritualité amazonienne : celle de l’hallucination, de l’accès à un monde immatériel grâce aux pouvoirs psychotropes des plantes. Et c’est d’ailleurs une plante qui est le moteur des deux expéditions. Dans la première, la Yakruna, la plante sacrée dont Karamakate détient le secret de la préparation, doit soigner le mal mystérieux qui ronge Théo. Dans la deuxième, il s’agit pour le chaman de partager l’expérience de l’hallucination avec Evans afin de lui faire quitter le monde matérialiste autour duquel il a construit son identité.

L'Etreinte du serpent 3

Copyright Andres Cordoba/MFA+ FilmDistribution e.K

Sans cesse, dans l’installation d’une arythmie entre les différentes temporalités, dans le choix de lier les deux expéditions par de lents mouvements de caméra dans le même espace, celui de la rivière, Guerra affirme une dimension spatio-temporelle unique et fidèle à la conception indienne du temps. Il ne s’écoule pas linéairement, mais est constitué d’évènements simultanés ayant lieu dans des univers parallèles.

Remonter la rivière à la recherche de la Yakruna n’est donc plus seulement un voyage dans l’espace de la forêt amazonienne mais aussi une expédition dans laquelle espace et temps se confondent pour ne plus aller que vers l’essence de la spiritualité des peuples indigènes qui repose dans le secret des plantes. Alors que la remontée du fleuve ne peut que rendre fou l’homme blanc dont l’identité est trop éloignée de celle des indiens et donc de la forêt, il s’agit pour Karamakate d’un voyage personnel fort durant lequel il fait d’abord l’expérience de la perte, puis celle de la redécouverte de soi. Et retrouver son identité, redevenir un humain après avoir été un chullachaqui passe par la recherche de la Yakruna, passe par la transmission de l’expérience de l’étreinte du serpent accessible par l’hallucination.

L'Etreinte du serpent 1

Copyright Andres BarrientosMFA+ FilmDistribution e.K.

« Laisse-le t’embrasser, son étreinte t’emmènera vers des lieux anciens ». Dans cette affirmation de Karamakate réside certainement aussi la recherche esthétique de Ciro Guerra qui vise juste et s’avère être un orfèvre talentueux. Non seulement L’Étreinte du Serpent est un film qui rend compte, de manière très factuelle, des expéditions des grands explorateurs qui firent connaître la culture amazonienne, mais il réussit aussi à retransmettre l’expérience sensorielle et immatérielle du monde amazonien tel que le perçoit Karamakate. Et c’est aussi parce qu’il arrive à rendre compte de deux cultures radicalement différentes que L’Étreinte du Serpent est un grand film dense, complexe, et indispensable.

Simon Bracquemart

Film en salles depuis le 23 décembre 2015

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Publié dans Décembre 2015, Uncategorized

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