Knight of Cups, de Terrence Malick

Note : 2/5

Cadrage / Débordement

Avec À la Merveille (2013), la radicalité malickienne montrait ses limites. Un brin pompier, il paraissait non seulement que le réalisateur américain venait à faire un plaidoyer religieux mais aussi que la mise en scène « aquatique » du réalisateur n’arrivait jamais à atteindre la puissance suggestive de ses précédents films. À titre d’exemple, le doute du personnage de Ben Affleck n’était alors « illustré » que par sa difficile avancée physique au milieu de hautes herbes et d’une boue collante et envahissante ; loin, très loin des images magnifiques qui ouvraient The Tree of Life représentant une petite fille découvrant la nature alors que la voix off de Jessica Chastain parlait de la voie de la grâce en opposition à celle de la Nature, questionnant par là même la différence entre les deux. Il en était de même dans Le Nouveau Monde lorsque Smith découvrait non seulement une nouvelle terre, mais aussi un nouveau corps magnifié, celui de la jeune Pocahontas, incarnation totale d’un nouvel environnement à appréhender et à découvrir.

KOC 1 - © StudioCanal

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Avec Knight of Cups, encore plus qu’avec À la Merveille, l’image et la mise en scène malickiennes sont mises à mal, réduites à une simple gymnastique de réalisation qui ne traduit rien d’autre que le paradoxe malheureux que met en valeur la dernière commission du pourtant immense réalisateur texan : Malick fait une caricature de Malick. Pourtant l’ambition du film était grande et, au travers de l’histoire des tribulations amoureuses du scénariste Rick (Christian Bale), il y a la volonté certaine de faire de ce dernier film une cartographie totale et radicale d’une intimité observée sous la loupe du sentiment amoureux et d’un jeu de tarot divinatoire. Malheureusement, car il ne porte pas un regard critique sur le vide existentiel quasi-total (difficile de faire plus atone que le jeu de Christian Bale) de son personnage, et tente de justifier son comportement dévitalisé par une relation difficile avec son père (difficile d’émettre une justification moins originale), Malick rate son film et signe une œuvre dénuée de beaucoup d’intérêt.

Rien ne semble justifié dans la conduite et la construction du récit de la vie amoureuse multiple du beau scénariste hollywoodien. Si ce n’est peut-être une obscure histoire de prince qui se serait perdu, dans tous les sens du terme, oubliant son identité et sa mission, lors d’une quête pour retrouver une mystérieuse perle engloutie par les océans. Inutile de dire que là encore Malick manque de subtilité pour trouver une métaphore de l’histoire de Rick qui, au travers de ses nombreuses relations, et sans le savoir vraiment car perdu, cherche « la perle », et donc, très bien entendu, très bien compris, l’amour avec un grand « A ». Le conte du prince se fait totalement oublié et réapparait parfois comme par enchantement au travers de la voix off du personnage qui, comme pour le rappeler au spectateur qui aurait été perdu par le film, chuchote des « pearl » qui frisent l’effet comique tant ces dernières ne sont lancées que pour tenter de rappeler son statut de prince. Et tout cela ne serait rien si le grand Malick n’avait pas en plus ponctué son film de plans lénifiants dans le désert où Rick semble aussi passif que dans ses relations amoureuses, perdu dans le vide de son petit cœur solitaire.

Rick est en effet la définition même de la coquille vide, ou alors (on hésite réellement entre les deux) de la coquille pleine mais ne pouvant combler le vide autour de lui car incapable de créer du lien. Au milieu des nombreux épisodes qui découpent le film en autant de rencontres féminines, il n’y a guère que l’une d’entre elles, Natalie Portman, qui provoque une émotion certaine car, justement, elle est la seule qui réussit à bousculer la passivité désarmante du personnage principal, à inspirer le sentiment amoureux, et non pas la simple attirance sexuelle. Bien malheureusement cela ne suffit pas et, car il présente un personnage délié, Malick ne réussit jamais à créer un lien émotionnel entre le spectateur et le – seulement – joli objet cinématographique qui nous est offert avec Knight of Cups.

Car il faut tout de même reconnaître que Terrence Malick reste un très grand formaliste et il prouve encore une fois sa capacité troublante à mettre le spectateur dans un état de douce léthargie, de douce rêverie, que lui seul arrive à créer. Jusqu’alors plutôt habitué à un environnement naturel puissant et nourricier, le réalisateur se tourne ici vers la ville, l’architecture, modernes et contemporaines, et les filme avec une certaine dextérité et une grande beauté plastique. Mais malheureusement, car le film manque d’attaches, parce que le spectateur reste paradoxalement totalement exclu (alors que l’on n’entend que les pensées, et donc l’intériorité, de Rick) du dispositif cinématographique, Knight of Cups ne reste qu’un tour de passe-passe, une poudre jetée aux yeux, un simple geste esthétique beau, mais un peu vain.

KOC 2 - © StudioCanal

© StudioCanal

Et même si cela est parfois beau, il y a souvent l’impression d’un déjà-vu. Les plans malickiens, d’un film à l’autre, se suivent et se ressemblent, mais ils perdent en intensité suggestive et semblent n’être là que pour la pure beauté du geste de cadrer le sujet avant de flotter pour embrasser ce qui l’entoure. Un cadrage / débordement constant effectué vainement.

Simon Bracquemart

Film en salles le 25 novembre 2015

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Publié dans À L'AFFICHE, Novembre 2015

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