Le Fils de Saul, de László Nemes

Note : 4/5 

Il y a des équations cinématographiques difficiles à résoudre. La plus grande d’entre elles est certainement la question de la représentation de la Shoah à l’écran. On se souvient notamment des critiques déontologiques et éthiques qui fusèrent lors des sorties de La Vie est belle de Roberto Benigni (1998), ou encore de La Liste de Schindler réalisé par Steven Spielberg (1993). Pour beaucoup, à juste titre peut-être, la Shoah ne peut être représentée, et ne peut être que discutée. C’est le parti pris de Claude Lanzmann, figure quasi paternelle du traitement cinématographique de l’horreur des camps avec son documentaire fleuve, Shoah. Comme un signe, trente ans après son film, l’illustre documentariste a enfin « adoubé » un film de fiction, y reconnaissant non seulement une filiation cinématographique (« Vous êtes mon fils » aurait-il glissé à László Nemes à Cannes), mais aussi la seule entreprise réussie de représenter dignement la vie horrifique du camp d’extermination de Auschwitz. Le difficile problème de la représentation de la « solution finale » serait-il alors résolu par le jeune cinéaste hongrois, auréolé du Grand Prix du dernier festival de Cannes pour ce premier film audacieux ?

© Ad Vitam

© Ad Vitam

Assurément il faut reconnaître que Le Fils de Saul trouve sa grande force cinématographique dans sa manière d’aborder ce problème de cinéma frontalement. Frontal, le film l’est assurément. Et ce en se mettant non seulement dans la position de tout montrer sans fard, mais aussi dans celle d’user de la technique cinématographique pour ne pas non plus tomber dans une représentation trop directe de l’horreur des chambres à gaz, la « reléguant » dans le flou de l’arrière-plan, dans les coins et l’extérieur du cadre 1.33, dans la bande sonore incroyable. Si la caméra ne prend jamais les horreurs de la Shoah comme sujet direct du plan, elle se fixe néanmoins sur une des victimes d’Auschwitz, Saul (Géza Röhrig), membre d’un Sonderkommando (bataillon d’hommes juifs obligés de travailler à vider et nettoyer les chambres à gaz, à trier les vêtements et bruler les dépouilles des victimes) qui fera tout pour enterrer un jeune garçon, se convainquant que ce dernier est son fils.

Le choix de faire de son personnage le membre d’un Sonderkommando n’est pas anodin puisqu’il s’agit, pour László Nemes, de construire un point de vue témoin de l’horreur, de montrer, tout en la cachant, l’organisation industrielle du génocide des Juifs. Car c’est là aussi que le film trouve son originalité, sa force glaçante et effroyable, n’hésitant pas à mettre en scène l’extermination des Juifs telle qu’elle avait été conçue techniquement et industriellement. Comme à l’usine, le travail suit une organisation précise. D’abord le groupe de « pièces » est amené dans le vestiaire et Saul et ses compagnons vérifient qu’ils se déshabillent bien, puis le groupe est amené dans la chambre à gaz et il s’agit enfin d’aller les traîner dans les monte-charge pour les amener aux fours.

L’horreur est là, dans son organisation clinique que ne cache jamais vraiment le jeune réalisateur hongrois. Car il ne s’agit pas tant de la montrer que de suivre Saul sans cesse, véritable moteur du film et de la caméra, et donc du point de vue, véritable acteur de cette organisation effroyablement froide. Il est d’ailleurs intéressant de constater que Saul est lui-même « blindé » contre ce qui se déroule autour de lui, blindé car n’ayant pas le temps d’en souffrir, luttant pour sa propre survie constamment. Face à la multitude de cadavres, un seul, celui du jeune garçon, éveillera chez lui une émotion, un élan de rébellion : il fera tout pour trouver un rabbin (allant même jusqu’à risquer sa vie et celle de ses compagnons qui préparent une révolte qu’il met en danger) et prononcer le kaddish afin d’enterrer dignement le jeune garçon.

Mais plus qu’une ode au judaïsme, il s’agit vraiment, pour Saul, d’une quête intime nécessaire afin d’expier une culpabilité qui l’assaille malgré lui. En réalité, et même s’il ouvre la possibilité vaine d’une échappatoire par l’évasion, Nemes tisse une représentation forte, étouffante et désespérée : Saul et les Sonderkommando sont les âmes damnées du camps, condamnées à participer à l’horreur, condamnées aux peines de l’enfer qu’ils vivent tous les jours et qui les obsèderont à jamais. Ainsi Saul est sans cesse entouré par l’horreur qui fait parfois irruption dans le plan, dans son champ de vie, mais qui est constamment présente par le son. Ainsi la voix de Saul est la plupart du temps un murmure parmi les murmures des multiples langues qui l’entourent, ainsi Saul est contraint de supporter les pleurs, les râles, et les coups aux portes des chambres à gaz de ceux qui sont en train de mourir, ainsi Saul est obligé d’écouter, d’entendre la musique folklorique allemande qui résonne dans le bureau d’un officier, d’autant plus glaçante qu’elle jure, avec une cruauté insupportable, avec tous les autres sons horribles du film.

© Ad Vitam

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Si le personnage de Saul est un vecteur incroyablement bien choisi pour rendre compte de la vie du camp d’extermination et de la globalité industrielle de son fonctionnement (un Sonderkommando, ayant plusieurs activités dans la chaîne de la mort, peut s’y déplacer dans une grande partie selon le travail qu’il doit effectuer), il manque toutefois de substance rationnelle pour faire du film un véritable chef-d’œuvre obsédant. Car Saul est victime d’une crise de dissociation très forte, mettant en danger la tentative d’insurrection de ses camarades pour une mission qu’on devine très rapidement vaine et sans possibilité de résolution. D’autant plus que l’enfant pour lequel il tient absolument à creuser une tomber n’est visiblement pas son fils. Il manque peut-être au Fils de Saul une variation dans les points de vue qui ferait prendre au spectateur une position différente de celle de Saul afin de renforcer le danger que son choix implique pour ses camarades qui cherchent à s’enfuir du camp.

Si le film est un très bon film de cinéma, une claque instantanée, la sidération qu’il provoque n’est pas durable et ne dépasse pas l’expérience sensorielle qu’il crée durant les 107 minutes de sa projection. Puissant et très fort sur le moment, créant de grands instants de cinéma, le film s’oublie paradoxalement assez vite, se résumant malheureusement à la seule question esthétique de son sujet à laquelle il répond parfaitement en respectant les impératifs éthiques inhérents au choix de faire un film sur la Shoah.

Mais il manque au film un petit quelque chose pour être vraiment marquant, peut-être un déploiement temporel plus important (le récit se déroule sur seulement 24h), ou encore la volonté de prendre aussi d’autres points de vue au sein du Sonderkommando. Paradoxalement l’aspect « clinique » du film, qui vise à créer une totale immersion (caméra « embarquée » prenant toujours Saul comme sujet central de l’image) dans la dimension industrielle glaçante du génocide, est à la fois la très grande qualité du film, mais aussi sa limite émotionnelle.

© Ad Vitam

© Ad Vitam

Posant néanmoins une réflexion importante sur la représentation que peut faire le cinéma du génocide des Juifs pendant la seconde guerre mondiale, Le Fils de Saul est un film passionnant et très important qu’il faut voir sans attendre.

Simon Bracquemart

Film en salles depuis le 04 novembre 2015

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Publié dans À L'AFFICHE, Novembre 2015

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