Scorsese, l’exposition

Les quelques expériences déçues de ces dernières années et une certaine démagogie dans le choix des sujets (y compris pour des cinéastes aux productions « exigeantes ») nous faisaient craindre de ne plus trouver aux expositions de la Cinémathèque française qu’un intérêt purement événementiel. La peur était grande en ce début d’année puisqu’une nouvelle fois le choix de l’artiste à l’honneur – Martin Scorsese, grand cinéaste certes, mais que le public n’a pas besoin de découvrir tant il est déjà reconnu de toutes parts – ne laissait pas paraître d’ambition réelle de mise en perspective du travail de réalisation, au profit d’un amoncellement « iconique » autour d’une figure phare du cinéma américain contemporain.

Scorsese 2

La surprise est donc grande et fort agréable au sortir de cette exposition qui sait corriger d’emblée les principaux défauts de ses prédécesseurs. D’abord, pas de sous-titre racoleur et inexploité, comme en furent victimes Henri Langlois et Michelangelo Antonioni. Un sobre et humble « Scorsese, l’exposition » résume le projet, qui n’avait en effet pas besoin de s’enrichir d’un titre plus pompeux. La disposition des salles, en outre, parvient à faire oublier l’étroitesse infernale avec laquelle la Cinémathèque doit composer chaque année. Ici les espaces, aérés, permettent de circuler d’une table d’exposition à l’autre, de jeter un oeil aux écrans tout en lisant les panneaux explicatifs.

Le grand point fort de l’exposition tient justement à ces panneaux qui structurent la visite. Une fois n’est pas coutume, l’exposition est véritablement pensée et organisée, de sorte que l’on en sort, chose rare, à la fois en connaissant mieux le cinéma de Scorsese, mais également en le comprenant mieux. Loin de la seule progression chronologique, l’exposition évoque avec intelligence les grandes thématiques de l’univers scorsesien, de la question de la famille (surtout, bien sûr, la fratrie conflictuelle) à l’obsession de la crucifixion en passant par son décor new-yorkais récurrent et ses personnages féminins, peu étudiés. L’exposition fait également la part belle à une facette peut-être moins connue de Scorsese, celle du cinéphile, soucieux de protéger les films de la disparition, admiratif de ses modèles auxquels il rend hommage dans ses films.

Surtout, l’exposition consacre l’une de ses « portions » à des réflexions strictement formelles sur le cinéma de Scorsese, une démarche souvent oubliée des expositions de cinéma et pourtant indispensable à l’appréhension d’une filmographie. Découpée entre « filmer », « monter » et « mixer » (titres toujours simples mais percutants), cette portion rappelle le travail important que Scorsese consacre à la mise en scène de ses films, évoquant son grand souci du montage (La Motta contre Robinson dans Raging Bull) et de la musique (ses documentaires sur les Rolling Stones et Bob Dylan, mais aussi, de façon générale, ses choix musicaux pour tous ses films).

L’ensemble de l’exposition est agrémenté, comme à l’accoutumé, de nombreux documents d’archives inédits issus du fonds personnel de Scorsese, documents émouvants (photographies familiales, courriers) ou évoquant avec force la genèse des films (storyboards, dessins préparatoires de costumes ou de décors). Des écrans rediffusent des extraits bien connus de son cinéma, mais aussi des films moins vus (ne loupez pas son fameux film de fin d’études The Big Shave !) et de belles photographies et affiches habillent les murs de cette exposition agréable, mais aussi instructive.

Martin Scorsese et Robert de Niro sur le tournage de Taxi Driver

Martin Scorsese et Robert de Niro sur le tournage de Taxi Driver

Et même si la filmographie de Scorsese peine à convaincre ses dernières années – ses films ont tout de même beaucoup perdu en incarnation lorsqu’on compare cette photographie de tournage du Loup de Wall Street, que remplit un fond vert, et les images autrement plus viscérales de Taxi Driver –, l’exposition rappelle avec force qu’il est, avec Coppola et Spielberg, de cette génération qui changea radicalement et pour toujours le cinéma américain. Ne manquez donc pas cette occasion de (re)découvrir, par le bon bout, les films de ce grand cinéaste, grâce à l’exposition et à la rétrospective qui lui est consacrée.

Alice Letoulat

Exposition à la Cinémathèque française du 14 octobre 2015 au 14 février 2016

Rétrospective du 14 octobre au 30 novembre 2015

Commissariat d’exposition : Kristina Jaspers et Nils Warnecke (Deutsche Kinemathek). En collaboration avec Matthieu Orléan (La Cinémathèque française). Scénographie : Atelier Maciej Fiszer

 
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Publié dans ÉVÉNEMENTS, Expositions et rétrospectives

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