True Detective – saisons 1 et 2

Sur les traces du nouveau polar 

Une série créée par Nic Pizzolatto

Saison 1

True Detective 1_2

© 2015 HBO

Un champ de canne à sucre brûlé, une mise en scène macabre du corps d’une jeune femme, les mains attachées comme pour prier, agenouillée face à un arbre, nue et coiffée de bois de cerf, un tatouage étrange en forme de spirale, les yeux recouverts, des pièges à démons disposés autour de la scène de crime… Telle est l’image inaugurale effroyable et glaçante de True Detective. Autant de détails et d’indices qui portent l’enquête de Rust Cohle (Matthew McConaughey, génial !) et Marty Hart (Woody Harelson, plus discret mais tout autant exceptionnel) vers le mystère profond et passionnant qui soutiendra toute la première saison de la série.

S’il s’agit d’abord, pour cette première saison de True Detective, de lancer le récit sur les traces du récit d’enquête policière sur un, puis plusieurs enlèvements et meurtres frayant avec des rituels satanico-pédophiles, Nic Pizzolatto décide toutefois de se tourner vers un traitement original et inattendu qui surgit dès les premiers plans de la série : celui de la construction temporelle à tiroirs. Car, s’il s’agit de développer le récit des investigations de Cohle et Hart, le spectateur se retrouve à suivre un récit rétrospectif et à deux temps.

L’enquête a lieu en 1995, c’est l’affaire « Dora Lange », du nom de la jeune première victime retrouvée. Elle est racontée par les propres acteurs de l’action, les deux détectives de la Louisian Police Department, qui se retrouvent interrogés en 2010, alors plus vieux, usés et désabusés, sur les événements de l’époque. Ainsi True Detective s’affiche non seulement comme une série policière au traitement temporel original, mais devient bien plus qu’un simple récit d’investigation. Pour Pizzolatto l’enquête policière seule importe peu et il faut la mener parallèlement à une recherche psycho-sociale sur les bayous de Louisiane, immense ghetto à ciel ouvert ; à une étude scénaristique de la vie intime difficile de deux policiers confrontés à l’horreur ; à la considération philosophique pessimiste d’un Cohle, à tendance sociopathe, sans cesse lancé dans de longues diatribes hallucinées nihilistes sur l’évolution, le temps et la nature humaine, déviante par nature.

© 2015 HBO

Mais la série n’est pas sublime car elle prend les atours d’un polar complexe torturé et aux multiples facettes, et aussi car il semble que Nic Pizzolatto ait écrit cette première saison avec l’idée de trouver une nouvelle formule du genre. Et ce non seulement en empruntant une forme peu utilisée ces dernières années (on ne peut citer de tête que l’américaine American Horror Stories, et l’anglaise Skins), mais aussi en emmenant le polar et ses codes vers une frontière inattendue. 

Cette nouvelle frontière inattendue est celle, parfois floue et impalpable, qui sépare la réalité et l’irréel, le réalisme et le fantastique. Marcher sur cette ligne ténue et fragile est réellement le tour de force de True Detective qui ne se définit plus alors comme une enquête policière, mais aussi comme une grande et belle œuvre d’un genre purement américain : le Southern Gothic. S’il n’est jamais clair que la frontière qui mène vers le fantastique soit franchie, il y a toujours un doute qui enfle et prend dans ses bras les personnages. Cette peur, « la plus profonde de toutes » selon Lovecraft, est celle de l’inconnu. Une terreur non pas figurée clairement, mais distillée à petite dose dans l’atmosphère même de l’œuvre. Ainsi est le postulat du Southern Gothic : rendre floues les frontières entre le bien et le mal, entre les différents éléments (eau et terre des marécages du Sud), entre les perceptions réelles ou fantasmées du monde qui nous entoure, pour créer la sourde et puissante inquiétude de ne pas être ni tout à fait dans le réel, ni tout à fait dans un cauchemar. 

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Dans True Detective, cette peur n’est jamais tout à fait perceptible car elle n’agit pas sur le spectateur mais les personnages eux-mêmes. Cohle en est le parfait étalon, victime d’hallucinations, donc du domaine de l’irréel, mais ayant une justification tout à fait concrète et scientifique : la synesthésie. Les sens de Cohle s’entremêlent, une ambiance lumineuse spécifique provoquant une odeur, un goût étrange. Et, il le dit lui-même, cela fait de lui quelqu’un qui « sent la psychosphère », ultra cognitif, ultra sensible et donc le mieux à même de percevoir l’étrangeté et la folie du monde qui l’entoure. Mais dans la moiteur étouffante du bayou, il ne s’agit pas seulement de Cohle, ou de Hart, mais bel et bien de l’ambiance générale, de ce monde étrange et horrifique rempli de symbolisme satanique, de meurtres rituels, mais aussi de références au « roi jaune », forme de puissance maléfique, et à « Carcosa », cité des ténèbres, qui semblent plonger ceux qui y sont confrontés dans la folie et les noirceurs les plus profondes.

© 2015 HBO

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Ces références sont d’ailleurs loin d’être galvaudées, empruntées à un recueil de nouvelles gothiques, Le Roi en Jaune, écrites par Robert W. Chambers, inconnu du grand public jusqu’à ce qu’il soit réédité depuis la série, mais considéré par beaucoup, Lovecraft en premier, comme l’une des grandes références du roman gothique américain. Des références qui, plus que d’ouvrir les portes de la série à la grande culture populaire de l’épouvante américaine (Pizzolatto, plutôt que Chambers, soutient que ses inspirations sont plutôt Stephen King, ou encore Thomas Ligotti, et d’autres auteurs gothiques contemporains), ouvre assez habilement True Detective à l’âge du 2.0. La série serait remplie, à ceux qui veulent bien les chercher, de références, toutes plus subtiles les unes que les autres, à l’œuvre de Chambers, mais aussi à celle de son illustre héritier, H.P. Lovecraft. Ici les soleils jumeaux, là (plus évident) un autel consacré au Roi Jaune, et encore autre part une référence à l’apparence de Cthulhu, célèbre monstre imaginé par Lovecraft dans L’Appel de Chthulhu (1926). La série de Pizzolatto n’est plus alors seulement un jeu de piste que suivent les détectives à la recherche de la vérité, mais une quête interactive à laquelle se livre une partie des fans qui partagent leurs découvertes sur le net.

Autant d’éléments différents auraient pu plonger True Detective dans un sac de nœud inextricable, mais la série réussit toujours à trouver le ton juste au milieu de tout ce magma, passionnant, d’étrangeté, en n’oubliant jamais de traiter aussi de ses personnages et de leur parcours intime. Hart se démène pour essayer de devenir, ou de rester, le « type normal » qu’il se dit être, essayant de faire bonne figure et de sauver son mariage de ses vices adultérins. Cohle, de son côté, cherche toujours à se remettre de la mort de sa fille (antérieure au récit de la série), née le même jour que celui du début de l’enquête, et de retrouver de la lumière. Et, dans un final somptueux, d’une émotion à couper le souffle, Cohle ne sera confronté qu’aux ténèbres, désarmantes car rassurantes. Loin d’en avoir totalement terminé avec l’enquête qui touche aux plus hautes sphères politiques et religieuses de l’État de Louisiane, Pizzolatto ne se trompe pas. S’il y a une intrigue qui est résolue, c’est celle du cheminement intime de Cohle et Hart. Et si True Detective est l’une des très grandes séries de ces dernières années, c’est aussi car elle est une très belle histoire d’amitié.

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Saison 2

© 2015 HBO

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Après une première saison incroyable donc, passionnante, impressionnante, méritant amplement tous les superlatifs, la deuxième saison de True Detective cristallise évidemment toutes les attentes. Nouvelle histoire, nouveaux personnages : le pari de retrouver la maestria inquiétante d’une saison époustouflante, était incroyablement risqué. L’illusion ne fonctionne que durant le générique, aussi fort et aussi beau que le premier. En effet, durant une grande partie de True Detective 2, le pari semble totalement perdu, et c’est avec une agilité, malgré tout remarquable, que la série retombe sur ses pattes pour proposer un récit qui, s’il n’est pas à la hauteur de l’enquête hallucinée de Cohle et Hart, n’en est pas moins digne d’intérêt.

Le deuxième opus de l’œuvre de Nic Pizzolatto s’éloigne donc de sa Louisiane natale et suit l’enquête difficile de trois détectives appartenant à trois services de l’ordre différents en Californie. Raymond « Ray » Velcoro (Colin Farrell), Antigone « Ani » Bezzerides (Rachel McAdams) et Paul Woodrugh (Taylor Kitsch) vont former le détachement spécial chargé de résoudre l’enquête sur le meurtre de Ben Caspere. Caspere est un homme d’affaire véreux qui traite avec Frank Semyon (Vince Vaughn), ex-mafioso reconverti dans les affaires, dans le cadre d’un large projet immobilier autour d’une nouvelle ligne ferroviaire, censé relancer l’économie de toute la vallée où se trouve la ville de Vinci, cadre imaginaire principal du récit, où Velcoro est l’un des membres de la police. Velcoro qui, en dehors de ses heures de service, joue aussi à l’homme de main de Semyon car ce dernier lui a rendu service quelques années auparavant. 

En un épisode, Pizzolatto joue cartes sur table. L’intrigue de True Detective 2 sera difficile à cerner, tout comme le sera l’enquête des quatre héros (Semyon en fait partie et mènera sa barque en hors-la-loi). Non content d’ouvrir sa série sur un nouveau territoire (la Californie industrielle), sur deux fois plus de personnages principaux, le showrunner fait commencer son intrigue sur la drogue, la prostitution, les sectes religieuses hippies, la chirurgie esthétique, et même le problème des milices privées ultra-violentes présentes, en soutien de l’armée américaine, sur le terrain afghan. 

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À travers ce magma, rarement clair et séduisant, Nic Pizzolatto reprend, mine de rien, True Detective où il l’avait laissé. Alors que les deux héros avaient résolu une grande partie du mystère, il leur restait à s’attaquer au « système » politico-religieux corrompu et impliqué. Et les liens avec la première saison ne sont pas présents seulement dans le volet de l’enquête qui s’attaque à la corruption mais aussi dans d’autres motifs : la prostitution « chic » de la Californie face à celle, plus hardcore, de la Louisiane ; le trafic de drogue des bikers du bayou face aux barons mexicains ; l’évangélisme itinérant face à la secte hippie… 

Malheureusement les liens s’arrêtent là et la saison 2 ne semble d’abord pas être du tout à la hauteur de son illustre prédécesseur. Les personnages semblent aussi torturés que les deux premiers héros, les éléments de l’enquête semblent aussi mystérieux, mais vite les premiers épisodes chancellent. À trop vouloir être complexe, True Detective 2 se perd vite dans une intrigue floue qui aurait pu tenir le spectateur en haleine si elle n’avait pas été accompagnée par des personnages eux aussi flous et pour lesquels il est très difficile d’avoir de l’empathie, mis à part Velcoro qui trouve une réelle ampleur dans son combat personnel pour avoir une vraie relation avec son fils et pour pouvoir le voir. Velcoro arrive à générer un intérêt, mais Ani et Paul se résument très vite à leurs moues, leurs grognements, qui ne les font ressembler qu’à de vagues réminiscences de la posture fermée et nihiliste du jeu millimétré de Matthew McConaughey. Il est peu dire que le spectateur est déçu, perdu au milieu de toutes les tractations des services de la justice, pourtant à la base de la création du détachement spécial des trois détectives venant de services différents ; perdu, plus qu’aiguillé, dans les différents tenants et aboutissants de l’enquête qui mène au meurtrier de Caspere, mais aussi à la corruption massive au milieu de laquelle ce dernier se trouvait. Même si tout mystère qui se respecte tient toujours avec une promesse de résolution, ici il a beaucoup de mal à être captivant.

© 2015 HBO

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Durant les quatre premiers épisodes, True Detective 2 ne sait plus où donner de la tête, scénaristiquement, mais aussi esthétiquement. Loin, très loin, de la réalisation exemplaire de Cary Fukanaga qui réussissait allègrement à faire sa place à la poisse des bayous et à son atmosphère d’« inquiétante étrangeté », les nombreux réalisateurs de l’opus californien ne s’entendent pas. Les premiers épisodes, s’ils manquent aussi de nous faire comprendre les détails de l’enquête, manquent aussi de rythme, jouent sur un faux tempo qui voudrait nous faire croire que chaque personnage marche pour lui, et que la cohésion de groupe n’existe pas. Il faudra attendre la terrible fin de l’épisode 4, exactement à la mi-saison, pour que, enfin, la sauce prenne.

Enfin les personnages prennent de l’ampleur et ne se résument plus à leurs moues ou grognements, enfin l’intrigue devient passionnante car portée par une violence extrême qui donne une dimension de thriller totale à une enquête qui était jusqu’alors stérile et ennuyeuse, enfin la mise en scène trouve de l’ampleur, explore de nouveaux territoires et ressemble un peu à la diversité de la première saison. En quatre épisodes, arrivés un peu trop tard, True Detective retrouve l’ambiance si particulière qui faisait aussi de la première saison une des œuvres télévisuelles les plus sidérantes et brillantes de ces dernières années. Enfin Semyon, Velcoro, Bezzerides et Woodrugh, tout en gardant leurs trajectoires personnelles, se meuvent ensemble, amenant à cette deuxième saison une ligne narrative claire mais aux multiples points de vues, chacun éclairant la complexité de l’intrigue à sa manière. Enfin Pizzolatto et son équipe arrivent à donner de l’ampleur à cette deuxième saison, à créer de l’émotion et de l’empathie. Mais plus que tout, avec un talent insolant, car totalement inattendu, à retrouver l’inquiétude et l’étrangeté du premier opus, notamment grâce à une fin magnifiquement désolée. 

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Si la saison 2 de True Detective n’est jamais totalement à la hauteur de la première, il y a pourtant un domaine dans lequel elle excelle et continue avec beauté le travail commencé la saison précédente. Là où le récit de l’enquête de Cohle et Hart se fondait aussi sur toute une mythologie américaine du Southern Gothic et ses symboles et représentations maléfiques (Carcosa, le roi jaune, Chthulhu…), la saison 2 prend plutôt comme référence la mythologie grecque, et surtout les thèmes de la destinée et de la pythie. Cette dernière est incarnée magnifiquement par la chanteuse du bar où se retrouvent Velcoro et Semyon (et qui deviendra par la suite leur QG), Lera Lynn, et son folk aux paroles loin d’être écrites au hasard. À qui l’écoute elle dévoile l’avenir et quitte la scène lorsque la destinée de chacun est accomplie.

Et, au-delà de la figure mythologique de la pythie, la série prend souvent comme arènes des lieux emblématiques du « mythe » américain et de sa représentation à l’écran : les usines de la grande Amérique industrielle, le désert à conquérir, et la forêt ancestrale de séquoias géants qui illumine une partie du final. L’utilisation de cette dernière est d’autant plus intéressante qu’elle est aussi l’un des lieux emblématiques d’un des grands blockbusters franchisés de ces dernières années qui se voulait d’ailleurs proche d’un récit mythologique, avec ses démiurges et ses héros luttant contre leur destinée, La Planètes des Singes : Les Origines.

Mais au-delà de cette référence cinématographique, Pizzolatto retrouve une certaine nature qui se caractérise par le lien qu’elle fait entre les éléments. Les marécages des bayous de la Louisiane liaient la terre et l’eau, la forêt de séquoias lie la terre au ciel. Et alors que Cohle vivait l’expérience finale de l’obscurité la plus totale, Velcoro trouve enfin l’illumination et la beauté au pied des arbres géants.

© 2015 HBO

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Grâce à un final magnifique amené par une deuxième moitié captivante, la saison 2 de True Detective réussit difficilement à sauver sa peau mais n’arrive jamais à se hisser à la hauteur de la précédente. Malgré tout, Pizzolatto parvient à garder ce ton si particulier et à fredonner encore les nouvelles notes du genre policier qu’il renouvelle avec brio. 

Simon Bracquemart

 
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Publié dans SÉRIES

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