Dheepan, de Jacques Audiard

Note : 3/5 

Les palmes d’or de Cannes ont souvent été objets de critiques virulentes, de débats passionnés et d’exagérations diverses et variées. Dheepan de Jacques Audiard n’échappe pas à la règle. L’histoire de Dheepan, tigre tamoul, de son exil et de sa nouvelle vie de concierge en banlieue parisienne n’a pas convaincu tout le monde. Et pour cause, du drame intime et social d’un immigré arraché à ses racines et devant reconstituer une vie à partir de rien dans un nouvel environnement, Jacques Audiard choisit de faire pencher son film du côté d’un genre inattendu, le vigilant movie dans lequel le guerrier tamoul renaît pour imposer sa loi aux dealers et trafiquants de drogues qui font, pour le moment, régner la leur au sein de la cité qui forme l’arène de la deuxième partie du récit. Le pari était risqué, peut-être trop pour un Jacques Audiard qui aurait peut-être mérité une palme d’or, mais certainement pas pour Dheepan, trop inégal et réel film mineur de sa filmographie.

© Paul Arnaud - Why Not Productions

© Paul Arnaud – Why Not Productions

Or si Dheepan ne fonctionne pas, ce n’est pas parce qu’il ne montre pas assez les habitants des tours, ou alors parce qu’il prend le parti d’un homme qui succombe à une violence vengeresse. La raison du ratage est ailleurs car si l’histoire de Dheepan n’est pas réussie, c’est aussi car on voit peut-être trop les habitants dont la présence dans un hall d’immeuble, d’où Dheepan déloge les dealers, ouvre une piste de l’action jamais exploitée.

Le défaut de Dheepan n’est jamais celui d’être un film « dégueulasse », qui serait un tract du FN, car il dépeint aussi une banlieue difficile et coupée du monde, car on sait que ces banlieues existent, et que les barres d’immeubles où règnent les gangs sont minoritaires mais bel et bien réelles et présentes. Les défauts de Dheepan sont tout autres et ne se situent pas dans le domaine des considérations politico-sociales qui ont contaminé les critiques de ces dernières semaines, plus occupées à défendre une vision du cinéma où le bien est roi, alors qu’il serait hypocrite de ne pas reconnaître que c’est parce que Jacques Audiard nous a toujours parlé d’un certain mal violent, et souvent salvateur, qu’il a séduit critiques et spectateurs par le passé. Pour Jacques Audiard, le monde est mauvais et ses personnages doivent surmonter cette faiblesse du déni, en plus de leurs faiblesses intellectuelles, émotionnelles ou physiques, pour s’en sortir.

© Paul Arnaud - Why Not Productions

© Paul Arnaud – Why Not Productions

Si Dheepan est un film mineur de Jacques Audiard, c’est que ce dernier ne sait jamais sur quel pied danser, ouvrant son récit vers de multiples directions et pistes différentes qui jamais ne se referment et ne se retrouvent jamais exploitées. Il faut voir comment le réalisateur essaye de n’utiliser la banlieue que comme la toile de fond d’une intégration difficile, tout en ne pouvant se départir de l’idée d’en faire aussi un sujet du film. Pourtant l’histoire d’intégration de Dheepan se suffisait en elle-même et la meilleure partie du récit est d’ailleurs celle de la lente et douloureuse fondation familiale entre Dheepan, sa « femme » Yalini, et leur « fille » Illayaal. Car les trois, avant d’arriver en France ne se connaissaient pas et se retrouvent forcés à cohabiter ensemble en faisant croire qu’ils sont une famille – ils ont  récupéré les passeports (volés ? trouvés sur des cadavres ?) de deux époux et de leur fille de neuf ans.

Mais à cette histoire, Jacques Audiard tente de donner d’autres atours : d’un côté le conflit entre Dheepan et les dealers de drogue au milieu duquel vient se retrouver Yalini ; de l’autre, sa lutte pour fuir son passé de tigre tamoul, de combattant. Il manque à Dheepan du temps pour approfondir ces sujets, tant et si bien que le film devient un amas de postulats installés mais jamais questionnés. Que Dheepan soit victime d’une sorte de syndrome post-traumatique ? Pourquoi pas. Mais la question n’est jamais posée et il est plus important pour le réalisateur de montrer que le méchant n’est pas si méchant que ça puisqu’il est même sympathique avec Yalini qui se trouve être sa femme de ménage. Si on comprend bien la volonté de Jacques Audiard de ne pas suivre uniquement le point de vue de Dheepan et  d’ouvrir le film vers la femme et ses conflits à elle, la sauce ne prend jamais et il est difficile de ne pas voir les ficelles scénaristiques un peu grossières installées et mises en place seulement pour amener vers une fin tonitruante et malheureusement un peu téléphonée. 

Pourtant si Audiard scénariste n’est pas à la hauteur, Audiard réalisateur est bel et bien présent et ne se prive jamais de montrer, avec une certaine force, toute l’étendue de son sens inné du cadre, du rythme et du mouvement. Dans sa capacité à rendre compte de l’enfermement total de la cité, à montrer l’activité constante d’un Dheepan volontaire mais sans cesse empêché par les dealers, à créer les visions érotiques et fantasmagoriques de son personnage principal meurtri, Jacques Audiard rappelle avec un certain panache qu’il est un grand metteur en scène qui arrive, malgré tout, à créer grâce et beauté au milieu de son imbroglio scénaristique.

© Paul Arnaud - Why Not Productions

© Paul Arnaud – Why Not Productions

Prétendre, comme a pu le lire ici ou là, que le réalisateur français serait « asservi au cinéma américain », est une bêtise. Jacques Audiard est un réalisateur français à l’écriture cinématographique unique et efficace. Dans Dheepan, il reste fidèle à lui-même, il fait du Audiard. Seulement, il le fait moins bien.

Simon Bracquemart

Film en salles depuis le 26 août 2015

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Publié dans Août 2015, À L'AFFICHE

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