Les Mille et Une Nuits : Le Désolé, de Miguel Gomes

Note : 3,5/5 

Loin de la mer du Bain des Magnifiques, dernier épisode du premier volume des Mille et Une Nuits, c’est dans la montagne que s’ouvre Le Désolé. Loin de la foule soudée des chômeurs « de condition », c’est un seul homme qui tient la barque de la première partie de ce deuxième volume. Simao « sans tripes » : un seul homme solitaire, un criminel, un bandit de grands chemins qui se planque dans les montagnes du Nord-Est du Portugal, recherché pour meurtre, et qui peine à passionner le spectateur et à faire décoller le « ventre mou » du film-fleuve portugais dont on attendait plus de ce Désolé.

© Shellac

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Il est vrai que très rapidement, si le récit déroute par la première apparition d’un drone assourdissant venu pour le chasser, l’histoire de Simao s’emmêle dans un faux rythme et semble constituer une simple caution contemplative concédée par Miguel Gomes, qui place la crise au sein de la Nature, loin de la ville. Néanmoins, le prélude de L’Inquiet mettait déjà la crise de la Nature au sein du récit. La crise écologique de la trop grande présence de guêpes exotiques dangereuses pour l’écosystème se plaçait au même niveau que la crise économique qui touche les employés d’un port, licenciés et poussés vers la sortie. Cette nature sauvage, celle des grandes étendues désertiques du maquis portugais, méritait-elle un traitement aussi appuyé que dans l’histoire de Simao « sans tripes » ? La question peut se poser tant ce début du film déçoit le spectateur jusqu’à une chute peu compréhensible et difficile à cerner.

Mais ce premier épisode, bien que mal amené, ennuyant et très difficile à appréhender, vient mettre au centre du récit la grande figure chimérique de ce deuxième volume qui tend à faire de la solitude son personnage principal. L’avantage de construire un récit éclaté est aussi celui de réussir à retomber sur ses pattes après un sketch moins bon que les autres. Le Désolé agit réellement ainsi : l’épisode de Simao étant moins intéressant que celui de la juge, lui même moins passionnant que la très réussie histoire de Dixie, le chien héros, mais aussi lien entre différents personnages à la solitude extrême.

Difficile de ne pas être dérangé par la solitude de Simao car il est difficile de ressentir de l’empathie pour le « sans tripes ». Réellement, le vieux bandit ne réveille aucun sentiment si ce n’est celui de l’indifférence. Il n’en est pas de même pour la juge et ses larmes, empêtrée dans une affaire qui, de fil en aiguille, évoque toutes les difficultés des Portugais. Ces derniers, qui doivent frayer avec la loi, sont les avatars de Simao, à ceci près que beaucoup d’entre eux ne tuent pas et luttent aussi pour survivre – comme cette mère de famille sourde et muette à qui manque la pension alimentaire.

Malheureusement, si l’idée de Miguel Gomes est bonne et si les personnages se déploient dans une narration éclatée et frayant avec un fantastique merveilleux, le réalisateur plombe vite ce deuxième épisode par la volonté d’esthétiser et de fantasmatiser à outrance le procès difficile et fastidieux face auquel se trouve confrontée la juge. Il manque à cet épisode ce qui faisait le charme du Bain des Magnifiques qui, lui aussi, tendait vers une certaine dimension fantastique et merveilleuse (lorsque Luis, l’organisateur du bain, rencontrait sa cardiologue dans le ventre d’une baleine – métaphore peu subtile, mais hilarante et déroutante d’un système de santé vacillant).

© Shellac

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Ce n’est réellement que dans la troisième partie de ce second volume que l’on retrouve le sublime de Miguel Gomes, sa faculté à rendre extraordinaire l’ordinaire, à déployer d’ingéniosité et de talent afin de créer une empathie totale et sans conditions pour les personnages qu’il choisit de filmer. Chez Gomes, il y a souvent quelque chose d’inintelligible (et c’est ce qui fait le charme de ses films), un regard posé sur les choses qu’il filme qui les rend belles et touchantes alors qu’on ne le soupçonnerait pas. Dans Les Maîtres de Dixie, c’est encore la solitude qui est au centre du récit. Mais contrairement au lien qui les unissait dans l’épisode précédent, ici la garde du chien Dixie semble couler de source alors que les affaires des Larmes de la juge semblaient avoir été organisées et agencées brutalement et sans subtilité. 

Ici, le lien et les personnages sont plus simples et l’idée qu’un chien passant de maîtres en maîtres soit le liant permettant de passer d’un vieux couple solitaire et dépressif (Humberto et Luisa) à un jeune couple dans la plus grande précarité avec un avenir difficile devant eux (Vasco et Vania), est à la fois simple et beaucoup plus efficace. Ici la solitude est quelque peu comblée par l’amour et l’affection immense que peut apporter un chien à ses maîtres et on ne peut qu’être touché par la sagacité et la joie du petit coton de Tuléar qui n’est pas seulement d’une joyeuse compagnie mais aussi d’une grande aide dans la vie de tous les jours.

La grande réussite de l’épisode tient en grande partie à ce que la présence de Dixie n’est pas une solution miracle mais amène une éclaircie qui n’est que temporaire : il ne sauvera pas Luisa et Humberto de la solitude, et ne pourra pas être gardé ensuite par Vasco et Vania qui n’ont pas les moyens de s’occuper de lui, trop occupés à se débattre dans leur vie de tous les jours rythmée par les allers-retours à l’épicerie solidaire du quartier. Comme le dit Shéhérazade, qui continue de conter les trois épisodes de ce deuxième volume, Dixie est un chien qui aime mais qui, comme il est un chien, oublie ses anciens maîtres lorsqu’il se retrouve dans une nouvelle famille.

© Shellac

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Un chien comme une éclaircie dans une vie dépressive, n’est-ce pas là la métaphore parfaite de ce qu’est Les Maîtres de Dixie pour Le Désolé ? Un très beau morceau de cinéma venu éclairer un film souvent poussif et un peu calamiteux.

Simon Bracquemart

Film en salles depuis le 29 juillet 2015

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Publié dans À L'AFFICHE, Juillet 2015

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