Valley of Love, de Guillaume Nicloux

Note : 3/5 

Invité inattendu du dernier festival de Cannes, car plutôt considéré comme un cinéaste commercial, Guillaume Nicloux a une filmographie difficile à cerner. Passé aussi bien par le fantastique et le thriller, que par le drame et le polar, il semble s’être tourné, après L’enlèvement de Michel Houellebecq vers une approche plus minimaliste du cinéma : ascèse du décor, mais aussi ascèse de la fiction en la mêlant avec la réalité. Houellebecq jouait son propre rôle, rejouant l’enlèvement dont les médias le firent victime alors qu’il était simplement en retraite en Espagne. Dans Valley of Love, Gérard est joué par Depardieu et Isabelle est jouée par Huppert, chacun des personnages étant acteur, reconnus même par des touristes américains venus dans la Vallée de la Mort où ils se trouvent à la demande épistolaire de leur fils qui vient de se suicider et leur promet de réapparaître, au détour d’un parcours imposé très précis. 

© Le Pacte

© Le Pacte

Si l’idée que l’écrivain français joue son propre rôle, mêlant réalité et fiction, était fort brillante et savoureuse, on peine souvent à comprendre, dans Valley of Love, l’intérêt de ce rapprochement. Pourquoi faire en sorte que les acteurs jouent leur propre rôle fictionnalisé ? Il est vrai que cela n’a que très peu d’importance quant à la tenue du récit pourtant bien mené, mais dont cette lubie nous éloigne quelque peu. Néanmoins est-ce pour cela que l’on a l’impression de retrouver un grand Depardieu dont on avait le sentiment que son talent s’était quelque peu perdu dans les limbes des scandales médiatiques ? Car, il faut reconnaître que Depardieu est de retour dans ses habits de superbe acteur, dense, remplaçant les habits et grognements porcins de son rôle de Devereaux (aka DSK) dans Welcome to New-York, par une bonhomie et une chaleur que l’on est heureux de retrouver.

Face à lui, en mère coupable de ne pas avoir assez aimé son fils Michael, Isabelle Huppert signe aussi une performance subtile, aux variations de tons innombrables et pouvant surgir à n’importe quel moment, dans n’importe quelle scène. La silhouette frêle de l’actrice, face à la masse imposante de Gérard Depardieu : il y a, dans cette confrontation de deux corps aussi différents, dans cette confrontation de deux acteurs que l’on avait adorés dans Loulou (1980) de Pialat, la volonté assumée de fonder un vrai film minimaliste qui donne toute la centralité du récit à la performance des deux comédiens.

Car, finalement, le film ne se déploie qu’au travers de l’inscription de ces derniers dans le paysage désertique qui les entoure, dans la grande majorité des plans du film. Au-delà de tenter de rendre compte de l’étrangeté du paysage qui constitue l’arène du récit, Nicloux s’avère être un excellent metteur en scène des corps, de la masse de Gérard Depardieu, qui sont les véritables moteurs de la mise en scène du cinéaste. Lorsque l’acteur lit la lettre du fils suicidé qui convoque sa mère à différents points de rendez-vous dans la vallée désertique où il promet de réapparaître à un moment donné, une goutte de sueur coule sur sa joue. Dans ces petites gouttes qui viennent déséquilibrer le visage grave qui lit, il y a toute la puissance de la mise en scène du réalisateur : l’irruption de l’irréel dans le réel, la dimension de présenter ses acteurs de manière ultra-réaliste, bruts et sans fards. 

Mais si Valley of Love brille dans sa capacité à filmer les corps et les visages, il manque d’intensité lorsqu’il s’agit d’apporter un regard interrogateur à l’environnement qui les entoure. Peut-être trop obnubilé par les acteurs qu’il filme, Nicloux oublie souvent de traiter la mise en scène de son film avec originalité et intérêt. Pourtant les intentions sont là : la volonté d’apporter le contraste entre ce lieu de visite touristique occupé par deux personnages qui viennent pour tout autre chose, l’idée que le vide doit être la condition qui pousse les deux anciens amants et parents à se parler.

La seule réussite de la mise en scène du décor est la manière dont Nicloux lui donne une dimension fantastique ténue, fragile, jamais complètement assumée, mais justement plus forte car plus énigmatique. Un chien errant, une jeune fille handicapée lynchéenne, un éboulement, une vision furtive au détour d’un étroit canyon, des brûlures aux poignets et aux chevilles, sont autant d’éléments qui viennent bousculer ce paysage énigmatique, autant d’éléments qui donnent un peu de profondeur et d’intérêt à ce désert souvent pas assez présent. Souvent réduit à son nom morbide, le lieu, pourtant fascinant, n’est pas représenté à sa juste valeur. 

© Le Pacte

© Le Pacte

Déséquilibré, car trop centré sur la figure des deux acteurs, Valley of Love est un film qu’il faut quand même voir, justement pour deux prestations magnifiques, de deux acteurs magnifiques, dont le moteur du plan qu’ils sont pendant tout le film, donne parfois lieu à de longs plans fascinants et virtuoses.

Simon Bracquemart

Film en salles depuis le 17 juin 2015

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Publié dans À L'AFFICHE, Juin 2015

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