Vacances sous caméra subjective et horreur psychologique : « My European Dream », de Rafael Cherkaski (2013)

S’il est commun de représenter les vacances sous l’égide de la liberté, la gaité, et parfois la mélancolie, il est plus rare de les voir comme moteur d’une ascension vers un véritable enfer. Et si la force d’un film se retrouvait dans la mise en scène du rêve (ou cauchemar) de vacances européennes : celui de pouvoir voyager comme bon nous semble entre chaque pays de l’Europe?

10440721_925590480830741_1606180734074325234_n
My European Dream
est un film réalisé par Rafael Cherkaski ayant vu le jour en 2013, présenté par le réalisateur pour son projet de fin d’année aux Beaux Arts de Paris. Il s’inscrit dans un cadre complètement indépendant : sans production et donc accompagné d’un budget ultra-réduit, des caméscopes tout public en guise de caméra, une équipe et des acteurs bénévoles. Celui-ci n’aura d’ailleurs qu’une distribution ultra-mineure: il gagne le grand prix au festival Cinemabrut 2013, se voit diffusé au festival du film Grolandais, et profite de quelques projections à la sauvette dans Paris (quelques rares salles de cinéma d’art et d’essai, des squats..).

Mais le film parvient à une chose auprès de chaque spectateur : ne pas laisser dans l’indifférence.

11423770_925578730831916_2855441129523419540_o

L’histoire est celle d’un jeune homme, Sorgoi Prakov, qui débarque à Paris depuis la Sdorvie (comprendre ici un pays de l’est imaginaire crée par le réalisateur) pour faire un documentaire produit par l’une des chaines locales de son pays sdorvien à propos de l’Europe et du rêve européen, à savoir être libre de pouvoir franchir les frontières. Sorgoi débute son voyage à Paris et découvre les facettes de la ville à la manière de l’émission J’irai dormir chez vous, sous l’excitation de la découverte de Paris et sous un soleil éclatant qui ne fait qu’amplifier la contemplation de la ville.

Le film, dans sa première partie, s’enchaine sur les péripéties comiques de notre héros dans la ville à travers l’opposition de sa culture et celle de la population locale (rencontres avec des parisiens, ballade, instants comiques, visites, soirée, aventures érotiques) mêlée à une véritable carte postale visuelle de Paris, nous plongeant directement dans les codes d’un film de vacances amateur en caméra subjective. On y visite la Tour Eiffel à travers l’ouverture du film, Beaubourg où Sorgoi se fera voler une caméra, les Champs-Elysées, Montmartre. C’est à travers ce dispositif de vue subjectif utilisé (deux camescopes et un micro sur la tête) que l’aspect carte postale est appuyé, en plaçant le spectateur en véritable accompagnateur de Sorgoi, tel un touriste découvrant Paris pour la première fois avec lui.

10006031_925579510831838_1624896183997584085_o

Les facettes exposées de la ville, qu’elles soient de nuit ou de jour, sont donc nombreuses. C’est à l’intérieur même de ces facettes que le personnage évolue et que le film bascule petit à petit vers l’horreur. Le film est donc principalement guidé par un désir : celui de vouloir présenter le milieu parisien sous l’oeil (subjectif) d’un vacancier et de jouer avec. Le personnage est directement confronté à la vie de Paris : il part en soirée avec une bande de parisiens, s’arrête sur le Canal Saint-Martin, fréquente les bars, se lie d’amitié avec un SDF. Mais sous les airs d’idiot candide attachant et drôle, à la manière d’un Borat intelligent, de Sorgoi, et sous l’avancée d’un récit carte-postale, l’histoire finit par basculer dans un véritable cauchemar parisien. Et la force de My European Dream se situe justement là : sa manière de finalement peindre, petit à petit, l’autre facette de la ville, celle d’un véritable cauchemar, appuyée par une volonté d’ultra-réalisme via ce dispositif subjectif.

Chaque prise de vue nous transmet des images. Le cinéma et les images qui défilent au quotidien transforment notre vision de la réalité. Il est à peu près sûr qu’un bon nombre de gens dans le monde puisse se faire une image de Paris. Celle-ci se façonnerait très certainement comme un lieu au fort patrimoine culturel, quasi édénique. Si dans la première partie, le film repose sur cette image de la ville sous un climat de vacances, l’autre partie nous amène tout droit vers une autre réalité : l’horreur. Lorsque Sorgoi perd ses papiers, se fait voler l’une de ses caméras, et tombe dans un alcoolisme chronique. Cet air vacancier régi par la joie et le soleil mute brusquement en une spirale infernale. Sorgoi finit par, peu à peu, devenir ce SDF que nous avons l’habitude de croiser dans les rues de Paris, et sombre parallèlement vers une folie meurtrière.
10669320_925580327498423_2806592338602548017_o

My european dream montre alors sa plus grande qualité : garder sa forme de film de vacances en dépit de la transformation du personnage de Sorgoi en psychopathe et de la mutation des lieux. Toujours sous caméra à la première personne, le personnage s’acharne à nous présenter ses aventures comme un film de vacances. On conserve la présentation carte postale de la ville en disant adieu aux immeubles haussmanniens au profit d’une banlieue plus sinistre, on quitte l’hôtel touristique pour la froideur ultime d’une tente au bord de la Seine et d’un squat. Sorgoi perd peu à peu l’utilisation de son langage sous l’emprise de la folie ultime, se lance dans une folie meurtrière en assassinant des couples, des vieux, des jeunes, mais conserve l’un de ses objectifs : voir la mer (en se rendant en Bretagne). Comme si l’on mélangeait le plaisir en tant que spectateur à accompagner Antoine de Maximy dans ses aventures de vacances à un désir de fuite totale à cause de cette froideur meurtrière qui nous rend complice du personnage et témoin de ses actes, de façon proche du lien que façonne Haneke avec les spectateurs dans ses films.

Cette façon de représenter les vacances, qui ne change pas sur la forme malgré la transformation totale du personnage, crée le véritable paradoxe (volontaire) du film : la forme du film reste celle d’un film de vacances amateur, que l’on perçoit donc forcément comme un récit positif, et le fond se meut en torture psychologique.

10009863_671395042916954_508279006_n

C’est donc à travers ce dispositif peu commun de représentation vacancière et d’évolution d’un personnage à l’intérieur de celle-ci que My European Dream, film emblématique d’un cinéma actuel underground méconnu mais d’une énorme perfection, puise son propos et son originalité hors du temps. Un ovni qui deviendra probablement culte dans quelques années.

Note: le film sera visionnable librement sur internet ce week-end, pour suivre sa mise en ligne, n’hésitez pas à consulter sa page Facebook)

 Thomas Olland 

Publicités
Publié dans 9 - Les vacances d'été au cinéma, LE SUJET DU MOIS
One comment on “Vacances sous caméra subjective et horreur psychologique : « My European Dream », de Rafael Cherkaski (2013)
  1. […] Vacances sous caméra subjective et horreur psychologique : My European Dream, de Rafael Cherkaski (…, par Thomas Olland […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivez-nous sur Twitter
Archives
Paperblog
%d blogueurs aiment cette page :