La Tête haute, d’Emmanuelle Bercot

Note : 4/5 

« Elle est belle, elle est nouvelle, elle formule des hypothèses, elle prend des risques et elle dit des choses sur l’état de la création mondiale en matière de cinéma. » Voilà ce que disait Thierry Frémaux à propos de la sélection cannoise cru 2015. Car oui, on ne peut pas parler de La Tête haute sans évoquer la 68éme édition du festival. Cette année on change de président, exit Gilles Jacob, bonjour Pierre Lescure ! Et ce film d’ouverture vient cristalliser tout ce renouveau. Avant, on ne bousculait pas les festivaliers, on leur offrait une soirée de magie. Un discours d’ouverture, un jury 5 étoiles et un film qui enthousiasme l’assemblée sans même avoir besoin de le regarder (entendez par là, un réalisateur de prestige entouré de son caste tout aussi prestigieux). Bien sûr, la place qu’offre l’ouverture n’est pas toujours agréable car, pour peu que le film ne remplisse pas son office, à savoir de mettre les spectateurs de bonne humeur, alors celui-ci se verra lapider dans la demi-heure qui suit sa projection. 

Cette année c’est une femme qui fait l’ouverture (assez rare pour mériter la remarque), Emmanuelle Bercot, qui n’en est pas à son coup d’essai mais qui n’a pas encore son nom dans la A-liste (ce qui ne saurait tarder). Un film français donc, avec un casting français et surtout le personnage principal, un jeune inconnu trouvé en casting sauvage. Vous l’avez compris, ils sont loin les strass, les paillettes, le glamour et les stars dans ce film. Mais est-ce une vraie bonne idée qu’ont eu Thierry Fremaux et Pierre Lescure ? Inutile de vous cacher que la réponse est un grand OUI !

© Les Films du Kiosque

© Les Films du Kiosque

Le film raconte la bataille menée par une juge pour enfants (Catherine Deneuve) et un éducateur spécialisé (Benoît Magimel) pour aider un jeune garçon (Rod Paradot) à maîtriser sa violence et à se remettre sur les rails. Pour mieux formuler, il s’agit de l’histoire d’un gamin qui a grandi sans père et avec une mère totalement dépassée (Sara Forestier). Le garçon s’est enfermé dans un schéma de violence et de délinquance et va recevoir l’aide d’une Juge et d’un éducateur. Car oui, le film tourne intégralement autour du personnage de Malony, pauvre garçon qui s’est réfugié dans sa violence et qui ne supporte plus les reproches. Après avoir entendu qu’il n’était qu’un boulet, bon à rien depuis l’âge de 6 ans, celui-ci a fini par s’en convaincre et à ne plus supporter les remarques des autres sur son comportement. Alors évidemment, quand une juge va enfin lui adresser la parole avec respect en lui faisant comprendre qu’il est une personne et que par conséquent il n’est en-dessous de personne mais qu’il n’est pas au-dessus des règles, il va enfin découvrir ce qu’est une véritable relation. 

Rod Paradot, l’interprète du jeune Malony, est la grande révélation de ce film. Il est puissant, ses crises de violence et ses colères sonnent vraies et sont d’une intensité rare. Il porte véritablement le film sur ses épaules, on ne peut pas décrocher son regard tellement sa prestation est magnétique. Emmanuelle Bercot est une grande directrice d’acteurs, et elle le prouve une fois encore ici. Elle n’a pas dû ménager le jeune Rod qui, de son propre aveu, n’a pas trouvé le tournage de tout repos. Mais au vu du résultat, le travail en valait la peine.

L’autre grande prestation de ce film nous est offerte par Benoît Magimel, de retour dans un rôle tout en aspérité. La relation qu’il crée avec le jeune Malony est le gouvernail de ce film. Le jeune Malony d’abord réfractaire à toute forme d’autorité masculine, figure de père ou mentor, va peu à peu se laisser apprivoiser par cet homme dont il va comprendre qu’il ne cherche pas à le contrôler, mais à l’aider. La scène la plus forte du film est d’ailleurs, à mon sens, celle où, à la fin du film, Malony baissera complètement sa garde pour dire à son éducateur des mots simples et en même temps affreusement puissants qu’il n’a jamais osé dire à personne d’autre : « je t’aime ».

L’aide est le thème central de ce film. C’est dans cette notion d’aide qu’Emmanuelle Bercot place l’espoir de son film car celui-ci est tout sauf pessimiste. Des doutes, les personnages en ont ; principalement la Juge que Catherine Deneuve incarne avec la perfection qui la caractérise, à deux doigts de baisser les bras à plusieurs reprises suite aux rechutes de violence du Jeune Malony. Elle ne l’abandonnera jamais. Il y a une grande tendresse dans ce film, la réalisatrice enrobe ses personnages de pudeur et de subtilité comme lorsque Malony demande à son éducateur de donner un caillou du centre de détention où il se trouve à la juge pour que celle-ci pense à lui dans son bureau. On retrouvera ce caillou utilisé comme presse papier sur le bureau de la juge un peu plus tard, ce qui aura pour conséquence de faire sourire le petit Malony heureux de se savoir considéré.

De la même façon, le geste du jeune garçon qui vole le petit foulard que la juge oublie à table après une visite au centre, a une résonance toute particulière. Alors que Malony est connu pour ses vols, ce larcin est montré avec une extrême tendresse comme le geste d’un jeune garçon qui cherche à obtenir un peu de cette femme qu’il respecte tant, peut-être la seule personne à ce moment du récit pour qui il a du respect. 

© Wild Bunch Distribution

© Wild Bunch Distribution

Les petites touches et l’humour sont les qualités de ce film. Le sujet à beau être fort, le ton n’est jamais morose. Le personnage de Malony a beaucoup d’humour, et la réalisatrice aussi. La  scène où Sara Forestier (enlaidie pour l’occasion) explique la responsabilité qu’implique la fonction de parent – alors qu’elle même n’a pas réussi à être responsable – est à la fois drôle et extrêmement belle.

Emmanuelle Bercot nous raconte donc une histoire de la société française qui a l’image de cette sélection cannoise que Thierry Frémaux décrivait : belle, nouvelle et surtout elle formule des hypothèses. L’espoir qui semble tant manquer ces temps-ci se trouve dans les gens, et l’aide des jeunes semble être ce vers quoi il faut tendre. Que serait devenu le jeune Malony s’il n’était pas tombé sur cette juge et cet éducateur qui lui auront permis de rencontrer la personne qui va le transformer ?

Le changement du garçon est d’ailleurs filmé avec une extrême subtilité presque aussi simplement que la façon qu’il a de tenir son stylo au début puis à la fin. Emanuelle Bercot pose sa caméra et abandonne tout effet pour rester le plus sobre possible, au plus proche de ses personnages. Il y a un certain classicisme dans ce film, jamais la réalisatrice ne laisse sa mise en scène prendre le pas sur l’histoire qu’elle raconte. Le classique d’ailleurs est aussi le style musical qu’elle choisit pour accompagner une grande partie de son récit. La musique est le premier vecteur d’émotion au cinéma et l’utilisation qu’elle fait du trio de piano de Schubert tout au long de son film, comme un rappel du tourbillon dans lequel est le jeune Malony, fonctionne à merveille. 

© Les Films du Kiosque

© Les Films du Kiosque

Comment donc ne pas répondre oui à la question posée précédemment ? Oui, Thierry Frémaux et Pierre Lescure ont eu grandement raison de proposer La Tête haute en ouverture de Cannes car quoi de mieux qu’un coup de poing pour réveiller les festivaliers et leur dire « attention, cette année c’est différent, cette année il y a du niveau et du nouveau » ! Ca nous laisse espérer le mieux pour la suite mais, en attendant, délectons-nous du début. 

Anatole Vigliano

Film en salles depuis le 13 mai 2015.

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Publié dans À L'AFFICHE, Mai 2015

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