Jauja, de Lisandro Alonso

Note : 4,5/5 

Six ans après son dernier long-métrage, Liverpool, Lisandro Alonso retrouve à nouveau les grandes étendues naturelles de la Patagonie dans lesquelles l’homme, confronté à la Nature, se retrouve en réalité confronté à lui-même.

© Le Pacte

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Avec Jauja, le réalisateur argentin ne s’éloigne pas de la thématique que fouille sans cesse son cinéma. À ceci près que, cette fois-ci, son héros, joué magnifiquement par Viggo Mortensen, n’est plus strictement argentin, et que son arène historique n’est plus strictement contemporaine. En effet, pour son cinquième long-métrage, s’associant au poète Fabian Casas, Alonso a choisi de placer son action au sein de la période historique de la « conquête du désert », campagne de dépopulation indigène violente et sanguinaire, dans laquelle se retrouve entraîné un capitaine danois, Gunnar Dinesen et sa fille Ingeborg. Amoureuse, Ingeborg suivra son jeune amant, parti à la recherche d’un colonel déserteur, Zuluaga, dont la légende dit qu’il serait à la tête d’indigènes, travesti en femme. Dès lors, Dinesen part à sa recherche et se perd dans la Patagonie.

Si le récit du film de Lisandro fait penser à un Western à la sauce argentine, le talent du réalisateur consiste à en donner les ingrédients tout en s’en détachant allègrement au fur et à mesure de l’histoire. La première différence de taille avec le genre est d’avoir choisi de filmer son récit en format 1.33, format « carré » des premières heures du cinéma et de la télévision qui ne se déploie pas à l’horizontal pour rendre compte de la magnificence d’un territoire sauvage. Mais toute la science de la mise en scène de Alonso et de la technique photographique de son chef opérateur, Timo Salminen, est de réussir avec brio à rendre compte de l’étendue de cet espace filmé malgré la contrainte du format choisi.

S’il est important de citer le chef opérateur de Alonso pour parler de Jauja, c’est que ce dernier n’a pas été choisi par hasard puisqu’il a travaillé à de nombreuses reprises avec l’un des grands maîtres de la couleur au cinéma, Aki Kaurimaski. Or, la couleur, ici, est d’une importance capitale dans la beauté plastique du film, dans son travail ultra-maîtrisé du plan et de la profondeur de champ, jouant sans cesse sur les contrastes colorimétriques des personnages (bleu, blanc, rouge) et de la nature qui se déploie derrière eux et dont ils se détachent, ou dans laquelle ils s’effacent et se diluent finalement. En réalité, chaque cadre de Lisandro Alonso est un tableau, tableau d’une époque donnée, d’une population donnée (indiens ou colons). Tableaux dans lesquels Dinesen et sa fille ne trouvent vite plus leur place, alors qu’eux-mêmes étaient installés dès le premier plan dans une sorte de canevas pictural propre à une scène de théâtre en plein air. Mais tout est là pour bousculer ce schéma imposé : l’attirance profonde de Ingeborg pour un désert qui « la remplit » et qu’elle finira par remplir de son spectre et de son absence, et l’amour d’un père pour sa fille qui le fera sombrer dans les profondeurs de la Patagonie où il se perdra tant physiquement que mentalement. 

Mais avoir un champ rétréci à une image rétro faisant référence à la photographie d’époque (les bords du cadre sont arrondis – et rappellent peut-être aussi ces vieux portraits photographiques sur lesquels les sujets semblaient s’estomper et devenir des fantômes) ne permet pas seulement à Lisandro Alonso de déployer son incroyable sens de la mise en scène restreinte, mais aussi de mettre en valeur les « à côté » du récit, les hors-champs qui l’étirent d’une dimension physique (celle de la conquête) à une dimension métaphysique profonde et touchante.

Ainsi jamais nous ne verrons ce fameux Zuluaga, ni le fameux bal du général dont on nous parle au début : seule comptera, à partir du moment où il retrouve l’amant de sa fille en train de mourir, la lente chute de Dinesen du côté « invisible » des forces qui l’entourent. Il y a dans Jauja, cette très belle force poétique qui sort Dinesen de la matérialité pour l’emmener dans un monde étrange et mystérieux. Tout en restant ancré dans la matérialité du désert (la soif, la faim, la fatigue physique), il entre dans une forme d’irréalité dans laquelle il rencontre un chien domestique qui l’amène à sa maîtresse, une vieille danoise vivant dans une grotte. Et la grande force cinématographique de Alonso est de ne jamais donner d’explication rationnelle à ces apparitions, donnant de nombreuses pistes à un spectateur perdu mais émerveillé.

© Le Pacte

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Lorsque, dans un final étourdissant car totalement inattendu, nous retrouvons Ingeborg, se réveillant de nos jours dans une grande bâtisse de la campagne danoise, il est impossible de savoir ce qui se passe. Étions-nous dans une immense rêverie ? Ou vivons-nous un délire mystique, une vision de Dinesen qui vient de disparaître derrière une colline de roches volcaniques qui semblaient annoncer la fin du monde ? Ou sa fin à lui ? Quelques secondes avant de se faire avaler par le désert, Dinesen semble nous donner une réponse à cette expérience magique de cinéma : « Je ne sais pas ».

Simon Bracquemart

Film en salles depuis le 22 avril 2015

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Publié dans Avril 2015, À L'AFFICHE

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