L’Enterrement, ou le sous-texte d’une société malade : « Buried » de Rodrigo Cortés (2010)

Le huis clos est souvent réputé pour être un exercice de style et non une œuvre à part entière. Considéré avec dédain pour son coût budgétaire minime et méprisé par une majorité des spectateurs sans raison recevable, ce style cinématographique est à l’abandon. Cependant, il est précisément le témoignage de la richesse d’un scénario et de l’efficacité de la mise en scène. C’est le summum, la Rolls-Royce que l’on puisse confier à un jeune réalisateur. Comment maintenir l’intérêt du spectateur en situant la totalité de l’intrigue et de sa résolution dans la même pièce ?

Le metteur en scène aura recours à une multitude de subterfuges pour rythmer le récit : utilisation du montage alterné, du hors-champ et de ses innombrables possibilités imaginaires et sonores ; riches monologues donnant l’occasion d’une représentation mentale de l’événement. Le passé des personnages est fouillé minutieusement, chacun contant ses  souvenirs, ses déboires, ou encore ses désirs s’il pouvait s’extirper de la situation dans laquelle il est enfermé.

Ici, le genre « survival » prend une dimension nouvelle puisque Buried est le premier huis clos ne contenant qu’un seul comédien. La totalité du long-métrage repose sur l’interprétation de Ryan Reynolds.

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Paul Conroy (Ryan Reynolds) est un chauffeur de camion américain travaillant pour le compte de la « CRT », société privée basée en Irak. Il se réveille enterré vivant dans un cercueil en bois. Dans ce tombeau, il est en possession de son briquet zippo, d’un couteau, d’un stylo, d’une lampe de poche, de deux tubes phosphorescents et surtout d’un téléphone portable.

L’idée est plutôt culottée : raconter une histoire d’une heure et demie, dans une unité de temps et de lieu, avec un minimum d’objets et un seul personnage à la mobilité réduite. 

Chris Sparling, scénariste du film, et Rodrigo Cortés, le réalisateur, sont tous les deux de grands adorateurs d’Alfred Hitchcock. Ils restituent les grands codes transmis par le génie du suspense. L’utilisation du « MagGuffing » ici consiste certainement à avoir basé l’histoire en Irak surtout dans le contexte politique des années 2000. En situant son histoire au Moyen-Orient (même si nous n’en voyons pas le sol), les enjeux se comprennent rapidement, sans explications bavardes, et permettent de rentrer directement dans le vif du sujet.

Le personnage découvre un téléphone portable laissé par ses ravisseurs. Il contacte des numéros d’urgence et est vite confronté à la bêtise d’un système administratif fragmenté. La satire de notre société  y est très bien exposée. Qui ne s’est jamais retrouvé dans cette situation où l’écoute et la compréhension des interlocuteurs sont limitées et la résolution des problèmes vaine ? Les locuteurs, incapables de résoudre votre appel, transfèrent le problème à un autre département. Il faudra alors reprendre la totalité de notre requête à une tierce personne pour se retrouver à nouveau dans une impasse et ainsi de suite. Buried est « une diatribe cinématographique », un témoignage douloureux sur une société égoïste, morcelée, divisée, où la peur et l’ignorance triomphent.

La mise en scène est brillante et le son est un élément principal du récit. Pour rythmer son film, Rodrigo Cortés a recours à de nombreux fondus au noir causés par l’affaiblissement d’une source de lumière (lampes, portable, zippo). Nous nous retrouvons avec Paul Conroy dans les ténèbres, à la porte de la mort, comme si nous pouvions avoir une vue subjective de cet homme abandonné au néant. Un court voyage dans nos dernières minutes qui arriveront un jour ou l’autre.

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Ces instants d’obscurité nous aident à nous identifier à lui. Nous sommes à l’écoute de ses moindres déplacements. Nous entendons son souffle appauvri en oxygène dégagé par ses poumons encombrés résonnant dans cet espace clos. Le craquement du bois sec résonne dans le noir. Le sable qui s’écoule à l’intérieur du cercueil fait écho au sablier de la vie qui laisse échapper ses derniers grains de sable. Nous pourrions presque entendre ses pensées, mais le récit reprend et la lumière fait à nouveau son entrée.  Cette lumière, sublimée et réinventée, est celle du chef opérateur talentueux Eduard Grau, repéré pour sa signature sur A single man (2010) de Tom Ford, qui parlait déjà des derniers instants de la vie d’un homme.

La lumière évolue, apportant tout au long du film, sa symbolique propre. Le jaune chaleureux  et vacillant de la flamme du zippo est la lumière principale. Elle décrit les états d’âme complexes et changeants de notre protagoniste et rappelle l’urgence de la situation par sa symbolique première : la flamme de la vie qui peut s’éteindre à tout moment. Le bleu froid du rétro éclairage de l’écran du portable transmet l’apaisement d’un contact avec le monde extérieur. Il adoucit les traits de Ryan Reynols, il lui donne une lueur d’espoir. Le vert des bâtons fluorescents vient soutenir un retournement de situation. La découverte d’une lampe de poche, d’un couteau et d’une demande de  rançon soigneusement écrite par ses ravisseurs en échange de sa vie. Le rouge de la lampe de poche évoque la nouvelle funeste dont il vient de prendre connaissance par ses ravisseurs. L’assassinat  d’une femme avec qui il entretenait une liaison adultère. Cette couleur est un témoignage du sang qui a été versé, le sien, celui de ses co-équipiers, celui de cette femme.

Le cadrage est très serré. On distingue chaque pore de la peau de notre protagoniste. Le flou est souvent utilisé pour isoler des parties de son corps. Il est mis à nu, souvent en position fœtale rappelant la vulnérabilité de notre personnage. La musique peu présente de Victor Reyes vient soutenir la tension et l’oppression imposée par la situation dans les moment clés. Le suspense est soutenu tout au long du film sans se baser sur un Whodunit, finissant sur un climax non attendu et qui nous laisse dans le silence et l’introspection.

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Buried  est un film de genre réinventant le huis clos et donnant une nouvelle vision du genre « Survival ». Ce scénario original ouvre une nouvelle perspective d’un cinéma innovant, où un acteur seul à l’écran est suffisant pour porter une histoire, comme le récent All is lost (2013) de J.C.Chandor.

Un pari réussi et un film unique en son genre que l’on ne reverra pas de sitôt.

Mathieu Cayrou

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