Sea Fog, de Sung Bo Shim

Note : 3/5 

© The Jokers : Le Pacte

© The Jokers – Le Pacte

 C’est avec une grande impatience que l’on attendait le premier passage derrière la caméra de Sung Bo Shim. Si le nom du réalisateur de Sea Fog nous était peu connu, c’est qu’il est rarement sorti des terres coréennes si ce n’est à une seule occasion, non moins remarquable. En effet, Sung Bo Shim est connu pour avoir apposé sa signature au scénario du magnifique Memories of Murder (2003) réalisé par Bong Joon Ho. Un peu plus de dix ans plus tard, les rôles s’inversent finalement et c’est le grand réalisateur coréen qui cosigne et produit le premier film de son « poulain ». Malheureusement, si Sung Bo Shim fait tout de même preuve d’une grande habileté de réalisateur, ce premier film attendu n’en reste pas moins décevant et moins original qu’on l’aurait souhaité.

Pour cette première œuvre cinématographique Sung Bo Shim s’est à nouveau tourné vers un fait divers qui ébranla la Corée du Sud au début des années 2000, s’inspirant, là encore, d’une pièce de théâtre mise en scène par Yeonwoo Production, la même compagnie qui fit la pièce qui inspira Memories of Murder. Pris à la gorge par les difficultés économiques suite au krach boursier qui toucha les pays de l’Asie du Sud-Est à partir de juillet 1997, le capitaine d’un bateau de pêche (joué magnifiquement par Kim Yun Seok, connu notamment pour ses rôles dans The Chaser et The Murderer de Hong Jin Na) décide de transporter des clandestins entre la Chine et la Corée du Sud. Sans entrer dans les détails pour ne pas gâcher la formidable tension que réussit à mettre en place Sung Bo Shim, la traversée tourne au cauchemar, et, petit à petit, les protagonistes du film plongent en enfer.

© The Jokers - Le Pacte

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Et c’est dans la captation de cette lente plongée que Sung Bo Shim arrive à faire preuve de son talent de réalisateur, dans sa capacité à filmer l’espace clos du bateau en le démultipliant et en le dramatisant, et dans son travail d’ambiance prenant et impressionnant de maitrise et de savoir faire. Il est vrai que nous sommes ici réellement devant un travail d’artisanat cinématographique de grande qualité. Car, et ce n’est pas faire de l’ombre au travail de Sung Bo Shim, il est vrai que le film n’est pas très original et n’invente pas grand chose, montrant parfois un peu trop ses références cinématographiques et picturales.

Néanmoins, ces dernières sont assez osées et il est intéressant de noter que, de La Création d’Adam (Michel-Ange – 1512) à Valhalla Rising (réalisé en 2009 par Nicholas Winding Refn) en passant par Titanic, Sung Bo Shim arrive à créer une grande cohérence qui n’était pas évidente, et à les dépasser au travers d’un traitement de l’espace diégétique du bateau absolument sidérant. La calle à poisson, la cabine du capitaine, celle des marins, la salle des machines sont autant d’espaces différents avec autant de fonctions dramatiques différentes, maniés avec équilibre et harmonie, éclairés brillamment par Hong Kyung-pyo, collaborateur régulier de Bong Joon Ho. Le pont est lui aussi sujet à enfermement, très souvent nimbé d’une épaisse brume et dont les rares « ouvertures » sur l’horizon sont sujettes à l’apparition d’un danger dont se seraient passé les marins (visite impromptue de la police).

© The Jokers - Le Pacte

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Malheureusement, force est de constater que Sung Bo Shim, alors qu’il est scénariste de formation, mènent son récit de manière très classique, parfois beaucoup trop. Le choix de tendre son drame sur l’arc de la romance n’était peut-être pas le choix le plus judicieux des deux scénaristes, tant le couple (entre un jeune marin et une réfugiée) nous semble alors un prétexte scénaristique pour permettre une empathie avec le groupe de migrants clandestins, dont les autres membres ne sont qu’esquissés de loin. Il est triste de constater que le prétexte scénaristique soit souvent le moteur des personnages qui sombrent peu à peu dans la folie, et de constater que la très grande majorité des membres de l’équipage semblent n’exister que pour remplir une simple fonction dramatique.

Un seul, de tout le film, provoque l’étonnement et complexifie un peu ce drame souvent trop plat et trop attendu : celui du capitaine. Il est vrai, en effet, que le personnage de cet homme, à la fois soucieux de son équipage, et à la fois le plus fou d’entre tous, en échappant souvent aux carcans du rôle dramatique prédéfini, surprend le spectateur, et provoque son émotion au détour d’actions toujours inattendues, autant de twists et de turning points dans le fil narratif du récit. Il est dommage de ne pas avoir eu droit à plus de personnages surprenants et complexes, pour porter ce récit souvent téléphoné.

Néanmoins, parce qu’il sait découper et mettre en scène, Sung Bo Shim flirt toujours sur cette corde raide du récit attendu et du thriller efficace. Si Sea Fog est très académique, et rappelle souvent un peu trop les films de Bong Joon Ho (le confinement de Snowpiercer, la dualité psychologique de presque tous les héros de ses films), il reste une œuvre cohérente et assez efficace qui laisse à penser que Sung Bo Shim, s’il s’écarte du giron de son maitre, est peut-être capable de signer des films plus dignes de ce que le cinéma coréen de ces quinze dernières années nous a donné à s’extasier.

Simon Bracquemart

Film en salles depuis le 1er avril 2015

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Publié dans Avril 2015, À L'AFFICHE

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