White Shadow, de Noaz Deshe

Note : 3,5/5 

Il y a des images que l’on n’oublie jamais, qui restent fixées dans une zone lointaine de notre cervelet. Celles de White Shadow ont trouvé facilement leur place à coté de nombreuses autres qui tiraillent quotidiennement nos rêves, nos cauchemars, nos peurs, nos angoisses et resurgissent dans notre inconscient pour nous faire cogiter sur notre condition humaine. 

© Temperclayfilm

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White Shadow  est un premier film ambitieux, gonflé d’une nécessité impériale de témoigner avec originalité et inventivité de l’urgence de la situation des albinos en Afrique et plus particulièrement en Tanzanie.

« Film Guerilla » tourné avec très peu de moyens malgré le soutien de Ryan Gosling en tant que producteur exécutif, le tournage s’est déroulé au jour le jour en adaptant la mise en scène avec brio aux imprévus journaliers. Les acteurs non professionnels trouvent admirablement leur place ainsi que la foule fourmillante de la ville incorporée sans difficulté au projet. 

Noaz Deshe, réalisateur connu pour ses documentaires-fictions Boys-Girls (2001) et Search Agent Zerox (2001), s’est aventuré pour la première fois dans un long-métrage de fiction.

Pour lui le cinéma n’est pas l’unique alternative pour partager ses convictions mais c’est un art de tous les possibles qui permet, par son prisme, de s’immerger et de rassembler toutes les idées non verbales aux antipodes de nos préoccupations quotidiennes. Un cinéaste se lance dans un projet porté par une sorte d’idéal romanesque, qui le pousse à dépasser ses limites, à aller au bout de ses idées, et à proposer une nouvelle perspective sur le monde qui l’entoure.

La sorcellerie et la magie noire sont toujours présentes de nos jours. Le trafic d’organes d’albinos s’est installé dans certains pays comme le Congo, le Kenya ou encore le Burundi. Ce film ose aborder ce sujet actuel et délicat, témoignant de l’horreur de la situation, montrant en choisissant la bonne valeur de cadre, sans magnifier la violence et la curiosité que suscite l’occultisme.

Le film est un voyage frénétique et violent dans l’univers sombre d’une Afrique moderne, encombrée par ses croyances tribales et ses rites ancestraux, rappelant les codes du film noir et certaines scènes du terrifiant Angel Heart d’Alan Parker (1987). 

La caméra est extrêmement mobile, alternant les plans à l’épaule franchement saccadés, démonstration du quotidien brutal de notre héroïne, et des vues aériennes, insufflant une légèreté onirique, pouvant être interprétées comme une représentation mentale de notre protagoniste. 

© Temperclayfilm

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Alias (Hamisi Bazili) un jeune albinos tanzanien est témoin de l’assassinat de son père. En danger, il s’enfuit de chez lui et se réfugie chez son oncle Kosmos (James Gayo) vivant avec sa petite fille Antoinette (Glory Mbayuwayu). Alias découvre le rythme effréné de la ville et comment y survivre en vendant, aux carreaux des voitures, les babioles que l’on trouve sur les marchés. Il se rapproche rapidement d’Antoinette ce qui déplaît à son oncle qui ne lui permet pas de dormir en leur demeure. Les nuits, il les passe avec « sa communauté » d’albinos. Il y retrouve Salum, jeune enfant à la figure d’ange représentant son alter ego. Ensemble, ils tergiversent sur la vie, leurs désirs, leurs espoirs, séquences (ou simulacres imaginaires) dans lesquels le paysage désertique voudrait nous persuader qu’ils sont seuls au monde.

Malheureusement, les albinos sont traqués par des trafiquants d’organes sévissant dans les villages environnants. Ils vendent à prix d’or leur butin, objets de curieuses cérémonies funestes. Alias jongle entre ces différents univers, tentant tant bien que mal de trouver sa place au milieu de tous ces hommes qui le dévisagent, et le rejettent pour sa couleur de peau.

La bande sonore composée par James Masson et Noaz Deshe nous enivre dans cette descente aux enfers, accompagnant subtilement et avec sobriété les émotions diverses et douloureuses d’Alias. Le mixage sonore de Lars Ginzel aborde avec tact une dimension étouffante aux désillusions quotidiennes du personnage. Les sonorités métalliques citadines oppressent comme la lumière souvent blafarde en journée.

La nuit, la lumière se disperse, offrant une palette de couleurs vives, passant par l’orange chaleureux d’une torche enflammée, au bleu pâle d’une lampe de poche ou encore au néon vert fluo des tripots de la ville.

Nous n’oublierons pas la séquence douloureuse de la fuite du foyer où la mère, marchant derrière le camion, donne à son fils ses derniers conseils de bonne conduite pour réussir sa vie.

Nous n’oublierons pas non plus la très jolie scène où Alias et Antoinette se dévoilent délicatement leur amour par le biais d’un téléphone portable hors d’usage au beau milieu d’une décharge de la ville, ou encore les nombreux sourires échangés entre Alias et Salum allongés sur le sol.

© Temperclayfilm

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Le film s’essouffle sur les trente dernières minutes en rallongeant le final qui aurait pu être suggéré avec plus d’habilité sans altérer le récit.  Cependant, le film se termine avec inventivité, rappelant l’atmosphère attrayante du final de Take Shelter de Jeff Nichols (2011).

Noaz Deshe peut être fier du travail fourni par tous ses collaborateurs. White Shadow est un film rare, oscillant entre plusieurs styles narratifs et artistiques, trouvant son équilibre au sein de la forme cinématographique.

Une œuvre réussie et à soutenir. 

Mathieu Cayrou

Film en salles depuis le 11 mars 2015

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Publié dans À L'AFFICHE, Mars

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