Inherent Vice, de Paul Thomas Anderson

Note : 4/5 

L’adaptation du roman de Thomas Pynchon, Inherent Vice, narrant les aventures de Doc Sportello, détective privé issu de la mouvance hippie du Los Angeles des années 60, n’est pas chose simple. Difficile en effet de rendre compte de l’extraordinaire écriture du plus secret des romanciers américains actuels. Difficile de rendre compte de la dimension absurde de cette histoire qui part de l’enquête de Sportello pour mener son récit vers une dimension tout autre. Le roman vise et réussit le défi de rendre compte de l’année 1970 qui, après l’affaire de Charles Manson et « sa famille », signe le début de la déliquescence psychédélique de toute la génération hippie qui faillit alors à sa volonté de changer les mœurs et la vie américaine. Les hippies glissent petit à petit en une longue descente dans laquelle la valeur communautaire de l’idéologie perd de plus en plus de terrain face aux valeurs individualistes et capitalistes qui ont toujours été celles de l’American Way of Life. 

© Warner Bros. France

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Devant un roman aussi tortueux qu’incompréhensible, seule la mégalomanie d’un réalisateur comme Paul Thomas Anderson est capable de prendre le risque de tirer le récit vers le septième art. Le cinéma, et surtout la télévision (symbole consumériste par excellence) sont d’ailleurs aussi des obsessions de Pynchon, tant ce dernier fonde aussi sa syntaxe sur une description précise des ambiances et des images de l’époque pour les tirer vers d’autres thématiques comme la recherche de soi d’une génération perdue, la recherche continuelle, dense, tortueuse, d’une vérité que Sportello ne trouve finalement jamais. Le goût de la fresque historique prenant le point de vue d’acteurs de la contre-culture américaine a toujours été une composante de la cinématographie de Paul Thomas Anderson. Boogie Nights (1997), son deuxième film, prenait déjà le parti de rendre compte du basculement entre les années 70 et 80 en adoptant le point de vue d’un acteur X emblématique de la scène californienne. The Master (2012), quant à lui, suivait l’émergence d’une contre-culture religieuse qui prit place dans l’après guerre aux Etats-Unis. Qui de mieux, donc, que PTA, pour adapter le roman et la vision de Pynchon ?

Grand formaliste, Paul Thomas Anderson réussit allègrement l’exercice de style imposé par l’œuvre originelle. Il lui aura fallu pour cela s’armer d’acteurs tous plus décapants et hilarants les uns que les autres. Joaquin Phoenix, en première ligne avec le rôle de Doc Sportello, est impressionnant dans sa capacité à rendre compte de la paranoïa progressive de son personnage pris de plus en plus dans une enquête à laquelle il ne comprend rien, et dont il n’y a rien à comprendre. Si il est vrai que l’acteur surjoue parfois et devient un brin agaçant par trop de mimiques pseudo-convulsives, il faut aussi se rendre compte que Doc Sportello est un rôle taillé à la mesure d’une telle interprétation. Il est vrai que le détective privé est sans cesse, tout le long du film, animé par une énergie étrange et complexe, faite de soubresauts correspondants à son curseur de degré de défonce, sans cesse oscillant entre le « high » et le « low » des effets de la marijuana qu’il fume continuellement. Au fur et à mesure de son enquête, commanditée par son ex petite amie Shasta, les informations s’ajoutent, les pistes s’ouvrent, tant et si bien qu’il est très vite impossible d’en suivre la continuité. L’une des grandes forces de la mise en scène de PTA est de confondre toutes les lignes directrices à cette enquête jusqu’à instaurer un doute profond chez le personnage comme chez le spectateur : sommes-nous parfois dans une immense illusion ?

La première apparition de Shasta, dans les toutes premières minutes du film, en est un exemple parfait. La beauté de la mise en scène de PTA, la prononciation particulière de Katherine Waterstone, font de l’apparition de l’ex petite amie de Doc un événement véritablement sensoriel qui brouille immédiatement les cartes de la réalité. Maîtresse d’un riche magnat de l’immobilier, elle demande à Doc d’enquêter sur la femme de ce dernier qui, avec son amant, veut le faire interner. Loin de l’imagerie hippie, Shasta est un fantôme du passé qui a déjà quitté le monde de Sportello et s’habille maintenant comme une bourgeoise. La présence de Shasta dans cette première séquence lance le film sur les rails de l’enquête tortueuse de Doc (qui le mènera aussi bien vers l’immobilier véreux, que sur les traces de trafiquants de drogue et de fraternités aryennes locales, ainsi qu’à la rencontre d’un ancien saxophoniste hippie reconverti en agent infiltré pour la Los Angeles Police Department), mais attribue aussi tout de suite à Inherent Vice le statut de film noir azimuté et vaporeux. Shasta devient alors une véritable femme fatale et ses apparitions seront rares et impromptues durant tout le film. Elle devient littéralement le fantôme de Doc.

© Warner Bros. France

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Un autre personnage féminin est tout aussi, si ce n’est davantage, évanescent que celui de Shasta : Sortilège (Joanna Newsom). Derrière ce prénom un peu étrange, se cache une amie de Sportello et de sa femme fatale qui devient, dès les toutes premières minutes du film, la narratrice de l’histoire. Si Sortilège existe dans le roman de Pynchon, PTA, qui adapte le romancier presque mot à mot, prend des libertés en la rendant narratrice omnisciente. Tout aussi fantomatique que Shasta, elle aussi apparaît dans l’image et sur la bande-son du film de manière impromptue. Comme lorsqu’elle apparaît dans la voiture à côté de Doc – comme narratrice ? comme personnage ? – puis disparaît à la faveur d’une coupe. Et c’est dans cette assimilation de Sortilège, dans ce travail de doublon féminin vaporeux que le réalisateur accomplit une des plus belles réussites de son film, travaillant un peu plus en profondeur un autre thème du roman de Thomas Pynchon en faisant le choix de le dramatiser un peu plus : la sexualité. 

Quoi de plus efficace, en effet, que d’exprimer la déliquescence hippie au travers de la sexualité contrariée du personnage principal ? Le traitement de cette problématique est d’autant plus intéressant de la part de Paul Thomas Anderson qu’il en traite toujours de manière sous-jacente, forçant parfois son irruption au détour de séquences dans lesquelles Sportello confronte sa virilité à son ennemi-ami-alter ego, le lieutenant de la LAPD Christian « Bigfoot » Bjornsen (Josh Brolin), qui répète d’ailleurs sans cesse, si on ne l’a pas comprit la première fois, que les hippies sont des déchets de la société. La grande force de ces séquences de confrontations fréquentes est qu’elles sont toutes plus drôles les unes que les autres, déployant à la fois un humour potache inhérent au film et une homosexualité refoulée psychédélique et délirante : un long trip psychédélique comme Inherent Vice est aussi très divertissant. 

Souffrant parfois de quelques longueurs, perdant le spectateur dans la mélasse de son enquête, Inherent Vice est une œuvre vaste et ambitieuse que mène assez justement le jeune prodige hollywoodien. Paul Thomas Anderson réussit en effet allègrement à adapter l’inadaptable roman de Pynchon, en poussant son esthétique et la construction noueuse de son récit psyché et malade vers de grandes références cinématographiques américaines. Si l’influence du film noir est évidente (la femme fatale, les ports embrumés, et la confrontation d’un détective privé à une enquête difficile qui le mène vers la vérité de soi), il est évident que PTA se tourne aussi vers son mentor de toujours, qui avait, lui aussi, cette capacité à rendre compte d’une ambiance, d’une époque : Robert Altman. Impossible de ne pas rapprocher, en effet, Doc Sportello de Philip Marlowe, le détective du Privé (1973), et de ne pas retrouver dans les méandres du Los Angeles de Inherent Vice la même envie de dépeindre une ville et son ambiance que dans Short Cuts (1993). D’autant plus que, de la même manière que le film de Altman, Paul Thomas Anderson fait preuve d’un sens de l’humour acerbe et hilarant. 

© Warner Bros. France

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Inherent Vice est donc un film beaucoup plus monumental et profond qu’il n’y paraît, jouant sans cesse de sa forme et de son rythme pour nous plonger dans une lente léthargie. Véritable ode au cinéma et aux acteurs, tous aussi bons les uns que les autres, le dernier film de Paul Thomas Anderson est une belle expérience de cinéma tortueuse et hallucinée qui nous plonge nous-mêmes dans un doux trip de drogues plus ou moins dures et nous fait un peu le même effet que la « vietnamienne » que fume continuellement Sportello. Malgré sa douce mélancolie sous-jacente de la redescente sur terre du psychédélisme hippie des sixties, Inherent Vice est un film très réjouissant, passionnant et qui réussit à trouver cet étrange équilibre entre la farce et le film générationnel qui brasse bien plus de thématiques que son sujet initial ne le laissait supposer.

Simon Bracquemart

Film en salles depuis le 4 mars 2015

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Publié dans À L'AFFICHE, Mars

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