The Voices, de Marjane Satrapi

Note : 4/5

The Voices a tout du film (d)étonnant : cette histoire sortie d’esprits tordus bénéficie d’une mise en scène parodique et intelligente qui fait la part belle à la folie de son personnage et en profite pour jouer avec les codes de la réalité cinématographique. Du cliché sur les animaux de compagnie – chat machiavélique et malin, chien compréhensif et benêt –, Marjane Satrapi a su tirer une comédie horrifique dans laquelle, aidée par un Ryan Reynolds surprenant d’ambiguïté, elle déploie son goût pour l’humour noir et le jeu de la suggestion.

© 2015 Ascot Elite Filmverleih GmbH

© 2015 Ascot Elite Filmverleih GmbH

Jerry vit à Milton, une bourgade paumée des Etats-Unis. Logé au-dessus d’un bowling, il travaille comme « emballeur » dans une usine de baignoires. Tout pourrait aller pour le mieux si ce grand gaillard n’avait pas un lourd passé psychiatrique. Confondant réalité et fantasme, Jerry parle régulièrement avec Bosco, son chien, et Monsieur Moustache, son chat. Plongeant progressivement dans la folie, il se mue en dangereux meurtrier, encouragé par ce pervers de chat.

D’abord peintre et auteur de bandes dessinées, Marjane Satrapi avait commencé le cinéma en adaptant sa propre BD, Persepolis, dans un noir et blanc (si l’on excepte quelques séquences colorées) sublime. Avec The Voices, c’est la couleur – surtout rouge – qui prime et dirige la construction des plans. Soucieuse de ne pas verser dans le scabreux, Satrapi a souhaité ne pas trop en montrer. Les horreurs perpétrées par Jerry ne sont ainsi pas tant macabres que terriblement drôles, l’humour du film résidant dans cet excès permanent : exagération de l’horreur, saturation des couleurs (le rose sied merveilleusement à Ryan Reynolds), répliques toujours plus acerbes de Monsieur Moustache.

Du scénario qu’on lui a proposé, Marjane Satrapi aurait pu vouloir exploiter à outrance le personnage très séduisant du chat. Fort heureusement, elle n’est pas tombée dans cette facilité : distillées avec parcimonie, les séquences mettant en scène les animaux n’en prennent que plus d’importance, et n’en sont que plus drôles. Le caractère grand-guignolesque du récit, avec son lot de membres coupés et de situations glauques, est suffisamment mesuré pour ne pas tomber dans le simple délire post-adolescent.

Encadré par un scénario qui se tient, l’histoire du pauvre Jerry a surtout le grand mérite de l’ambiguïté, à défaut de celui de la véracité thérapeutique dont on se moque comme d’une guigne ici. A la fois terrifiant et attachant, Ryan Reynolds surprend en garçon gentil, un peu idiot, qui sombre dans la folie en reportant la responsabilité de ses pulsions meurtrières sur le chat (pauvre bête). Avec ses petits yeux et son sourire de grand enfant, mélange de Monsieur Moustache et de Bosco, il incarne parfaitement ce trentenaire dont la maturité émotionnelle est celle d’un gamin de 10 ans.

Cette ambiguïté passe surtout par la question centrale du film, celle du point de vue. En ne versant jamais dans le systématisme, Satrapi parvient tout de même à nous mener du fantasme pur (la jolie fille transformée en ange) à la dure réalité (celle des médicaments) en passant par ce qui fait la plus grande partie du film, condensée dans l’appartement : la réalité de Jerry, celle que sa folie a construite depuis un événement hautement traumatisant (et dont la mise en scène pèche un peu par sa lourdeur). De ce mélange des niveaux, Satrapi parvient à tirer beaucoup d’humour et de dégoût mêlés, marques habituelles des comédies horrifiques réussies, et tout cela sans perdre le spectateur – il n’est jamais question de confondre les points de vue mais bien de s’accrocher à celui d’un tueur en série finalement très sympathique et émouvant.

© Ascot Elite

© Ascot Elite

Ambiguïté donc, mais aussi suggestion, la meilleure arme face à un budget un peu restreint. La meilleure idée, surtout, à avoir quant à la mise en scène de situations dures. Satrapi qualifie son film de « gore pudique », et il faut bien dire que cette expression convient bien aux stratégies de mise en scène du film, très variées et donc jamais répétitives : jeu sur le hors-champ, dissimulation de l’horreur qui s’en trouve de fait amplifiée (cacher un corps dans des tupperware, une sacrée bonne idée), montage cut – rien de mieux pour un slasher movie, si l’on peut qualifier ainsi ce film qu’il est difficile de situer.

Une difficulté de situation de la tonalité qui devient parfois un défaut : entre parodie de genre très bien menée et humour noir décapant, quelques séquences se sont glissées qu’il est difficile de raccrocher à une tonalité d’ensemble. Ces séquences déparent un peu la cohérence de ton et alourdissent le rythme endiablé d’un film qui sait surprendre et amuser jusqu’à la fin.

Détente et rire assurés donc, mais pas seulement : même si The Voices aurait pu gagner à jouer un peu plus sur la profondeur de certaines de ses pistes – notamment la campagne glauque et morne peuplée de ploucs et où l’on hésite, le vendredi soir, entre le karaoké et le spectacle du restaurant chinois –, le film n’en demeure pas moins visuellement très intelligent, et c’est suffisamment rare, dans les comédies produites aux Etats-Unis, pour être noté. Surtout, le film vaut le détour pour son acteur, souvent jugé – à commencer par moi-même – terriblement fade. Ryan Reynolds a su trouver un scénario qui exploitait au mieux son physique de bellâtre un peu passe-partout mais, du même coup, caméléon. Surtout, ses capacités vocales étonnent, et l’on est presque surpris, alors même que ce choix est logique et judicieux, de constater au générique qu’il est le doubleur de Bosco et de Monsieur Moustache.

© 2015 Ascot Elite Filmverleih GmbH

© 2015 Ascot Elite Filmverleih GmbH

Des « voix » à savourer donc, mais attention cependant : vous risquez de ne plus regarder votre chat de la même façon.

Alice Letoulat

Film en salles le 11 mars 2015.

 
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Publié dans À L'AFFICHE, Mars 2015

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