Mon fils, d’Eran Riklis

Note : 4,5/5 

Eran Riklis est un réalisateur israélien mettant au centre de son oeuvre la question du conflit des peuples. Après s’être penché sur cette question au Proche-Orient, il s’est intéressé à un cas plus complexe : les Palestiniens vivant en Israël. Pour lui, il s’agit là davantage d’un “conflit intérieur”, redéfinissant le sens de la citoyenneté et donc de l’identité. 

Ce sujet est aussi complexe que délicat, c’est pourquoi Eran Riklis a choisi de collaborer avec un écrivain israélien et arabe : Sayed Kashua. Pour écrire son film, le réalisateur a sélectionné deux oeuvres de l’écrivain, soit Les Arabes dansent aussi et La deuxième personne. Il a alors fallu pour eux mêler les deux textes, et les adapter harmonieusement, sans perdre l’origine autobiographique des deux récits. 

De ce projet est né Mon fils, dont la narration ne peut s’appréhender que par le personnage principal, Iyad. On suit ce dernier de son enfance dans une ville arabe en Israël jusqu’à son acceptation dans une grande école à Jérusalem. Au début perdu dans la ville, éloigné de sa famille, Iyad fait une rencontre décisive : il vient aider à domicile Yonatan, un jeune atteint d’une maladie héréditaire qui le paralyse peu à peu. 

© Pyramide Distribution

© Pyramide Distribution

Le symbole de la fraternité

Iyad et Yonatan sont deux personnages que tout semble opposer. Leurs cultures, arabe et israélienne, sont différentes. Iyad vient d’une petite ville, Yonatan vit à Jérusalem. Le premier a grandi dans une famille nombreuse alors que le second a perdu son père et n’a plus que sa mère, Edna, avec lui. Surtout, Iyad est en bonne santé, tandis que Yonatan est en fauteuil roulant et sa santé lui promet une paralysie totale. 

Pourtant, au fur et à mesure des visites d’Iyad, Yonatan accepte de plus en plus sa présence, grâce à la musique qu’ils écoutent ensemble. Ce qui les réunit, ce ne sont pas leurs expériences ou leurs différences, ce sont leurs façons d’envisager le monde, tel qu’il est universel. Ce n’est donc pas un hasard que cela passe par la musique, puisqu’Eran Riklis pense l’art comme un des engagements politiques les plus puissants ; son film en est d’ailleurs la preuve. 

Plus que des amis, Iyad et Yonatan créent des liens fraternels, sous l’oeil bienveillant d’Edna, ravi pour son fils qui s’était isolé jusque-là. 

Des personnages de l’engagement

Iyad, Yonatan et Edna sont les trois personnages les plus importants du récit. Iyad, d’abord, est un personnage dévoué aux autres et généreux. À tel point qu’il ne répond jamais avec violence aux moqueries et attaques qu’on peut lui faire sur son origine arabe. Ce qu’il met en avant, c’est une fierté naturelle, sans jamais l’imposer. 

Ensuite, Yonatan, lui, incarne le courage face à l’épreuve de sa maladie. Plutôt que de se lamenter, il joue d’humour et de cynisme, pour anticiper la pitié à son égard. Il passe son temps à provoquer Iyad sur ses origines, par le cliché, ce qui court-circuite également le recours aux stéréotypes dans l’écriture du film.

© Pyramide Distribution

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Edna, enfin, est porteuse de tolérance. Le film aurait très bien s’intituler “Mes fils” puisqu’Iyad est finalement intégré dans le petit noyau familial par Edna. Cette mère, symboliquement, lie entre elles deux cultures et deux identités contradictoires en apparence. En soi, elle porte le message utopique d’une mère-nation pacifiée et d’un conflit apaisé. 

Ces trois personnages sont à la fois réalistes et finalement quasiment allégoriques, mettant chacun en avant une qualité du vivre ensemble au sein d’un État. 

L’identité et sa fiction

Le sujet principal de Mon fils repose donc sur l’identité et la façon de la revendiquer. Iyad est un personnage ambivalent, tantôt arabe, tantôt propulsé dans une réalité israélienne qui n’est a priori pas la sienne. La proximité qu’il développe avec Yonatan est totale, à tel point que leurs individualités se mêlent, jusqu’à totalement fusionner… 

Face au travail, à l’amour et la mort, Iyad ne change pas, quand bien même il semble porter des masques. S’il joue de faux-semblants, c’est pour mieux s’intégrer. Toutefois, jamais il ne renie son identité intérieure. 

© Pyramide Distribution

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Mon fils peut paraître évident, facile, convenu, consensuel, et peut-être être qualifié de bien d’autres adjectifs péjoratifs, mais la volonté artistique d’Eran Riklis est noble et nécessaire. De plus, son projet, émanant notamment des écrits de Sayed Kashua prend une dimension politique exaltée. 

Ce film est puissamment beau, puissamment joyeux, parce qu’il ose traiter de sujets complexes, tristes et même assommants, sans en lisser les contours, sans évacuer les controverses. Joués respectivement par Tawfeek Barhom, Michael Moshonov et Yaël Abecassis, les trois personnages principaux (Iyad, Yonatan et Edna) sont magnifiques, justes, dans la fiction et dans le symbole qu’ils génèrent chacun et ensemble. 

Jean-Baptiste Colas-Gillot

Film en salles depuis le 11 février 2015

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Publié dans À L'AFFICHE, Février 2015
One comment on “Mon fils, d’Eran Riklis
  1. Carla Campos Cascales dit :

    Ce que j’ai trouvé magnifique, concernant la question de l’identité que je pense, comme toi, être l’élément central du film, c’est qu’elle est présentée d’une façon proche et intime à laquelle on n’est pas habitués. L’identité c’est le collectif, le drapeau sous lequel s’abritent les groupes, les nations, et c’est d’autant plus le cas dans la bouche des gens en ce qui concerne la question israélo-palestinienne. Finalement, en voyant ce film on s’aperçoit qu’on n’y connaît rien à ce conflit entre juifs et arabes (je pense ne pas être la seule à ignorer complètement qu’y a des arabes qui habitent dans les frontières israéliennes) justement parce que les seuls discours qu’on entend ici ce sont ceux des médias ou des représentants politiques. Les discours qui parlent pour les autres… Ça fait plaisir de voir ce que c’est l’identité dans l’intimité d’une famille, d’un couple, d’une âme singulière qui est en formation. Cette confusion entre les identités civiles et sentimentales à laquelle invite l’histoire (d’abord avec ces pièces d’identités échangées et puis, carrément, avec ces “fils” qui échangent leur mort et leur religion) me paraît originale et vraie, je pense qu’elle perce la complexité et la difficulté que doivent avoir ces gens à se positionner dans un ou un autre camp; et cela, si ces camps existent.

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