2 temps, 3 mouvements, de Christophe Cousin

Note : 3,5/5 

La représentation de l’adolescence a passionné plus d’un réalisateur (et nous a intéressés également pour notre sujet du mois n° 5, à lire ici). C’est une période où l’identité se façonne et se définit, physiologiquement et psychologiquement. L’adolescent est une figure entre-deux. D’une part, la liberté de son enfance, celle de ses pulsions et de ses désirs, s’affirme surtout en un état inconscient. D’autre part, la prescience de ses besoins et l’impératif de ses responsabilités le tirent vers l’âge adulte. En somme, l’adolescent n’est plus un enfant et pas encore un adulte, ce qui fait de lui une figure du mouvement et du passage. 

© A3 Distribution

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Pour son premier long-métrage, l’écrivain passionné de voyages, Christophe Cousin, se penche particulièrement sur l’adolescence face au traumatisme. 2 temps, 3 mouvements, c’est avant tout le récit initiatique de Victor, un jeune lycéen français qui vient de déménager au Québec avec sa mère, pour tenter de retrouver une vie stable, après la mort de son père. Au début du film, alors que l’adolescent s’est isolé sur le toit de l’école, il est témoin du suicide d’un de ses camarades. 

Les 3 mouvements du traumatisme

La scène du suicide est puissante et subtile à la fois. Victor ne connait pas l’autre adolescent, l’action est resserrée et brusque, et la scène n’est pas filmée avec esbrouffe. Au contraire, Christophe Cousin construit un jeu du regard millimétré, en trois mouvements. Victor voit le garçon prêt à sauter. Il observe ensuite son corps depuis le toit, avant d’en descendre pour récupérer son lecteur MP3. Le formalisme de la scène met en exergue la tension du film, puisque le spectateur se confronte à ce suicide par les yeux de Victor, en voyant tout ce qu’il voit. 

D’emblée, on peut penser qu’il s’agit là d’un élément perturbateur classique. L’action, en effet, instaure un malaise et interroge le spectateur. Néanmoins, la réaction de Victor entre en contradiction avec la violence de la scène. Il semble de prime abord très calme, intériorisant ce qui vient de se passer sous ses yeux. Ses émotions s’extériorisent seulement quand il prend le MP3, déclenche l’alarme du lycée et fuit, comme s’il était coupable. Il ne réagit pas à la scène en elle-même mais il anticipe les conséquences de celle-ci. Le réalisateur arrive de fait à saisir avec justesse l’incohérence d’une situation comme reflet de l’impossibilité d’agir.

Tout le film est marqué par la transformation du traumatisme en obsession : Victor veut à tout prix comprendre pourquoi. Pourquoi en venir au suicide ? Pourquoi a-t-il volé machinalement le lecteur MP3 ? En soi, ce traumatisme va le faire s’interroger sur lui-même. 2 temps, 3 mouvements ne tend pas à généraliser son propos. Le film propose simplement l’expérience d’une adolescence confrontée à une situation exceptionnelle. 

© A3 Distribution

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Les 2 temps du personnage : destruction et construction

Tout au long du film, Zacharie Chasseriaud, interprétant Victor, oscille constamment entre la caricature de l’adolescence et un jeu plus intellectualisé, plus intériorisé. Tantôt son personnage exprime une colère démesurée, tantôt il semble plus calme, prêt à comprendre le monde qui l’entoure, à y prendre sa place. L’acteur réussit ainsi à interprêter avec justesse l’hybris caractérisant l’adolescence. Et c’est bien l’adolescence caricaturée qui est la plus difficile à transmettre. Souvent mal vue, la caricature est dans une certaine mesure essentielle à 2 temps, 3 mouvements. Victor passe de l’adolescence à l’âge adulte tandis que le recours à la caricature permet finalement de la dépasser. 

Comment le personnage de Victor est-il écrit ? Il est un adolescent insolent, rebelle et marginal. Il arrive fréquemment en retard en cours, il préfère fumer qu’étudier et sa relation avec sa mère est conflictuelle. Il est en décalage avec son entourage, à cause notamment du passage de la France au Québec, lui faisant perdre ses amis et ses repères, d’autant plus qu’il a quitté son pays d’origine à la suite du décès de son père. Mais ce qui marque le plus le quotidien de son adolescence, c’est le rapport qu’il entretient avec sa mère. Cette dernière, interprétée par Aure Atika, n’exerce quasiment plus aucune autorité sur son fils. Victor en vient à incarner la figure masculine du foyer. Le rapport mère et fils vire rapidement à un rapport oedipien, qui est lui peu subtil et forcé.  

Heureusement, le scénario gagne en épaisseur par son élaboration binaire. Toutes les facilités d’écriture tendent à être contrebalancées. Victor évolue effectivement dans le rejet et la destruction. S’il parvient à trouver une stabilité, autant dans l’écriture que dans la fiction en elle-même, c’est parce qu’il a été chahuté et caricaturé dans un premier temps. Son identité sociale, culturelle et sexuelle sont en pleine mutation.

© A3 Distribution

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Sans toutefois apporter un regard cinématographique novateur sur l’adolescence, Christophe Cousin a le mérite de proposer des personnages justes et palpables. Il prend le temps de mettre en place son schéma narratif, en imposant une structure formaliste légèrement imperméable toutefois à la nuance. 2 temps, 3 mouvements est un film réussi, avec un casting convaincant et un récit maîtrisé : un peu trop maîtrisé peut-être. C’est là que réside toute la difficulté de la représentation de l’adolescence : réunir les deux extrémités d’un sujet si chaotique.

Jean-Baptiste Colas-Gillot

Film en salles depuis le 28 janvier 2015

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Publié dans À L'AFFICHE, Janvier 2015

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