Quand l’apocalypse devient lunaire : « Melancholia », de Lars Von Trier (2011)

Lars Von Trier a toujours eu un goût très prononcé pour la tragédie humaine. Un schéma récurrent encadre la plupart de ses histoires très découpées, l’annonce des différents chapitres qui composent le récit est volontairement exposée pour accentuer la dramaturgie.

On pose le contexte (personnages, relations, lieux), on fabrique l’empathie, généralement pour le personnage principal, et l’on vient littéralement foudroyer ce personnage par une tragédie, un événement, ou une folie pour rentrer dans l’essence du récit : l’exploration de la psyché, la folie humaine, le pathos, avec des choix de mise en scène généralement sévères, à la fois beaux (travelling épuré, slow-motion, composition très picturale du cadre, mise en avant de la nature) et très bruts (camera-épaule, montage très dynamique). 

On retrouve principalement cette trame dans ses films à partir des années 2000. C’est en délaissant le dogme 95 et ses objectifs, avec Les Idiots en 1998, que Lars Von Trier prend un autre tournant dans sa filmographie. Dans Dancer in the dark, ou encore Dogville, c’est bien une tragédie physique qui s’abat sur les héroïnes (vol de l’argent pour Dancer in The Dark, séquestration pour Dogville).

Mais un double changement arrive finalement lorsqu’il réalise Melancholia en 2011. 

Le premier changement se situe dans l’aspect non-provocant du film. Lars Von Trier, dans ses films comme dans ses propos, a toujours cultivé la provocation. Il l’avait prouvé avec son film précédent, Antichrist, où la figure féminine incarnait celle du diable. Melancholia, lui, n’a rien de scandaleux, c’est probablement son film le plus apaisé (et qui sait, peut être a-t-il voulu corriger cet apaisement par ses propos à Cannes pendant la conférence du film).

Le second changement se situe dans la représentation du pathos. Jusqu’à maintenant, Lars Von Trier avait l’habitude d’amener la perturbation du récit par un/des personnage(s) malfaisant(s). Jusqu’à maintenant, la construction de ses récits était généralement proche de la célèbre phrase de Plaute : « l’homme est un loup pour l’homme ».

Cette fois, Melancholia est un peu différent. ce n’est plus l’homme le danger. Le danger, c’est l’apocalypse.

© Les Films du Losange

© Les Films du Losange

Le prologue s’ouvre sur du Wagner. Justine (Kirsten Dunst) et Michael (Alexander Skarsgard) arrivent dans le château de Claire (Charlotte Gainsbourg), la soeur de Justine, afin d’y célébrer leurs noces. Mais une planète, nommée Melancholia, apparaît dans le ciel et semble lentement se rapprocher de la Terre. De cette planète, qui ressemble à une lune, émane une certaine aura, à la fois malfaisante et bienfaisante, une sorte de danger mystique, inconnu et pourtant apaisant. 

Elle transforme peu à peu le climat, la lumière, l’intrigue. Justine semble prise d’une certaine étrangeté, vis-à-vis des choses qu’elle aime et de sa vision du futur. Le soir de son mariage, elle néglige son propre mari pour faire l’amour avec l’un des invités dans le parc. La noce tourne au combat à mains nues. Les familles se déchaînent de haine et de colère. Le mariage tourne au vinaigre. On s’éloigne peu à peu de cet incident pendant que la planète Melancholia avance. Et nous voilà dans le propre du sujet : l’apocalypse selon Lars Von Trier. 

Une espèce de folie psychédélique tourne autour des personnages restants (Justine, Claire et sa famille composée d’un garçon et de son mari). Une lumière mystique tombe sur la maison et ses alentours (parc, forêts, golf). Le garçon de Claire désire la construction d’une cabane, et admire la planète Melancholia avec son père, qui le rassure chaque jour en utilisant un outil pour estimer s’il y aura collision ou non avec la Terre. L’opéra de Wagner, Tristan et Isolde, se fond avec les images picturales, proches de la peinture romantique allemande, non loin des représentations végétales de Caspar David Friedrich. On met de côté les incidents, les histoires de mariage, la relation des personnages, et on se concentre sur le point primordial du film : et si l’apocalypse était avant tout mélancolique ?

© Les Films du Losange

© Les Films du Losange

Les deux soeurs, Justine et Claire, se croisent mais ne s’entendent plus. Claire est terrorisée à l’idée de voir l’ère humaine disparaître, Justine, elle, ne voit la Terre que comme mauvaise et trouve une logique presque rassurante à voir tout s’envoler. Dans le télescope qu’utilise le mari de Claire pour observer le ciel, on ne voit qu’un avenir sombre, incertain, et surtout menaçant. Il finit par grêler en été, Claire tente désespérément de protéger son enfant alors que sa soeur se laisse envoûter par un plaisir mystérieux devant la fin. Les plans en slow-motion se multiplient, Lars Von Trier tente réellement de dresser un cadre pictural de l’apocalypse. Et soudain, les trois derniers personnages se réunissent, construisent la cabane promise au garçon, et admirent, certainement dans l’un des plus beaux plans d’explosion au cinéma, la destruction de leur propre planète. 

Melancholia, c’est justement cette tentative de représentation de l’apocalypse. En s’inspirant de nombreuses oeuvres artistiques aux origines diverses, et en fabriquant une histoire au départ classique mais en s’écartant finalement du récit initial pour ne laisser que l’expression artistique sur la fin du monde, Lars Von Trier parvient à faire ressortir la plus forte des beautés dans un sujet pourtant des plus funèbres. 

Thomas Olland

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Publié dans 7 - La fin du monde au cinéma, LE SUJET DU MOIS
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