Pasolini, d’Abel Ferrara

Note : 3,5/5 

Curieusement, les films biographiques consacrés à des cinéastes sont plutôt rares. Il n’est par contre pas très surprenant de voir Abel Ferrara s’attaquer à la figure de Pier Paolo Pasolini, les deux personnages partageant quelques similitudes caractérielles (à défaut d’esthétiques), notamment leur goût du scandale. C’est donc avec une certaine curiosité mêlée d’un peu d’inquiétude qu’on attendait ce film, finalement assez réussi.

© Capricci Films

© Capricci Films

1er novembre 1975, à Rome. Romancier, poète, dramaturge et cinéaste, Pasolini achève son film Salò ou Les cent-vingt journées de Sodome. Pour quiconque connaît le réalisateur italien, et bien que la date ne soit pas clairement mentionnée dans le film, ce 1er novembre est le dernier jour de la vie de Pasolini : auteur polémiste en rupture avec la société contre laquelle il écrit de violents pamphlets depuis quelques années, il est assassiné le soir même, dans des circonstances encore mal connues. (Pour plus d’informations sur les scandales ayant touché Pasolini, lire https://lanuitdublogueur.com/2014/04/07/les-affaires-pasolini-le-sexe-et-la-foi)

Scandaleux, Pasolini n’en est pas moins un artiste aux talents multiples et à l’esprit amer. Plutôt que de chercher à percer le  »mystère » Pasolini, le film de Ferrara préfère montrer la profonde mélancolie et l’incroyable vivacité de son esprit. Surtout, le film se dote d’une dimension presque élégiaque : la disparition étant annoncée, c’est l’inachèvement de l’oeuvre que pleure Ferrara, évoquant deux grands projets de Pasolini qui ne connurent pas de terme, l’un romanesque et l’autre filmique. La fin est annoncée donc, mais elle est aussi en suspens : nous n’aurons pas la suite du travail esthétique et politique engagé par Pasolini.

D’une salle de projection aux ballades nocturnes en voiture, de repas amicaux en interviews, le film ne tient pas tant de la chronique que de la rêverie, entre ombre et lumière – une rêverie qui, si elle se permet bien sûr des inventions, n’en est pas moins extrêmement documentée. Ferrara maîtrise visiblement son sujet, citant de véritables interviews, les écrits polémiques (Lettres luthériennes), les romans et films (images, musiques, scénarios) et même – facette moins connue de Pasolini – ses tableaux, qui décorent son appartement.

Les derniers mots donnés à l’interviewer – « nous sommes tous en danger » – sonnent bien sûr comme un avertissement lugubre, mais ce qui compte, c’est surtout de donner à voir le contexte entourant Pasolini : la situation de l’Italie (amenée un peu maladroitement avec des titres de journaux en surimpression), sa famille et ses amis (Suzanna Pasolini, Nico Naldini, Laura Betti, Ninetto Davoli…), et surtout ses travaux, le grand roman Pétrole et le film Porno-Théo-Kolossal.

C’est là l’une des plus belles idées du film : Ferrara rend un hommage réussi à l’oeuvre de Pasolini en mettant des images sur ce qui, en raison de sa mort, n’a pu être achevé, une belle façon de lutter esthétiquement – à défaut de politiquement, j’y reviendrai – contre l’assassinat du poète-cinéaste. Ferrara tourne ainsi quelques passages de Pétrole, citant directement le texte.

© Capricci Films

© Capricci Films

Surtout, il filme plusieurs séquences – le début et la fin – du scénario que Pasolini aurait probablement tourné après Salò. Ce magnifique Porno-Théo-Kolossal, dont le texte n’est malheureusement pas édité en France,  »vit » enfin, et l’on est ému d’y voir Ninetto Davoli, grand amour et acteur de Pasolini, y endosser le rôle d’Epifanio. Ironie : en 1975, Davoli devait incarner le jeune valet Nunzio, et c’est à Eduardo de Filippo que devait revenir le rôle du roi-mage. Presque quarante ans plus tard, Davoli joue donc face à lui-même, incarné par Riccardo Scarmacio. 

Armé d’une caméra très mobile et aérienne, alternant entre les plans de jour ensoleillés et les errances dans la nuit au milieu des néons, Ferrara suit un Willem Dafoe très convainquant à travers les rues d’une Rome « finie ». Ce n’est pas seulement la fin de Pasolini, c’est aussi celle contre laquelle le poète-cinéaste nous mettait en garde, la fin d’un monde, celui où l’on pouvait rêver d’une préservation de l’authenticité. A la place, la société de consommation impose son nivellement : nous faisons tous la même chose, il n’y a plus de place pour l’inédit et les particularismes, et les jeunes gens ont soif de meurtres…

Il y a malheureusement là une certaine aberration dans le choix que fait Ferrara de l’anglais comme langue principale de son film. Même si on imagine bien qu’il s’agissait d’un choix gouverné par des raisons pratiques – l’italien de Dafoe semblant plutôt rudimentaire –, il demeure surprenant tant il entre en contradiction avec les propres préoccupations de Pasolini : un écrivain pour qui la question de la langue est centrale ! On comprend encore moins que Ferrara, malgré ce choix de l’anglais, ait tenu à faire parler Pasolini en italien de temps à autres, saluant sa mère d’un « mamma » et poursuivant la conversation en anglais. On y perd tout de même un peu nos repères, et surtout Pasolini en perd de son charme.

Autre choix problématique : celui de l’assassinat. On pouvait se demander si Ferrara déciderait de filmer la mort de Pasolini. Les circonstances encore incertaines de ce meurtre poussent Ferrara à élire une version plutôt qu’une autre, l’obligeant à un choix politique qu’il n’a visiblement pas voulu faire, se contentant d’un scénario probable mais assez peu satisfaisant, dans laquelle la question de son orientation politique n’est pas posée (le problème de son orientation sexuelle apparaissant alors comme l’unique motif du meurtre). Pour rappel, c’est Pino Pelosi, alors âgé de 17 ans, qui s’attribua la responsabilité d’un meurtre qu’il n’avait visiblement pas pu commettre seul. Depuis plusieurs années, Pelosi, prototype du ragazzo brigand, multiplie les interventions spectaculaires à la télévision italienne, promettant toujours de nouvelles révélations et faisant son beurre sur cette sinistre affaire qui n’est pas près d’être élucidée. Ironie finale : il est remercié au générique !

Enfin, difficile de dire ce qu’un spectateur ignorant tout (ou presque) de Pasolini pourra retenir du film. De belles images, un personnage étonnant, un ton élégiaque, certes. Mais le film ne portant que sur la dernière journée du cinéaste – et étant par ailleurs plutôt très court : 1h20 ! -, Ferrara ne peut entrer dans les détails des propos polémistes très complexes que tenait alors Pasolini. Un spectateur non-averti aura ainsi sûrement du mal à saisir le personnage, même s’il aura au moins un aperçu de l’artiste (et, espérons-le, l’envie de le lire et de le voir !).

© Capricci Films

© Capricci Films

Dressant le portrait sans illusion de  »révélation » d’un grand homme du cinéma, de la poésie et de la pensée (pour faire court), Ferrara s’intéresse à ce qui fait vivre et bouger un homme. Soucieux de continuer à scandaliser, pressé de se remettre à filmer, Pasolini est un vrai artiste, de ceux qui ne savent pas s’arrêter. Il était donc logique pour Ferrara d’achever son film là où peut encore se saisir l’effervescence de cette pensée : dans le bureau, près de la machine à écrire et d’un agenda ouvert à la semaine du 6 novembre. On enrage alors de voir ce que prévoyait Pasolini pour ces jours qu’il ne vit jamais. Il nous reste à imaginer ce qu’il aurait encore pu faire. Ferrara nous en offre un aperçu émouvant.

Alice Letoulat

Film en salles le 31 décembre 2014.

 
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Publié dans À L'AFFICHE, Décembre 2014

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