Mr. Turner, de Mike Leigh

Note : 3,5/5 

Un cinéaste faisant le portrait – l’expression est forte de sens – d’un peintre, voilà qui intéresse toujours un cinéphile, tant cinéma et peinture ont à se dire. Toute l’admiration de Leigh pour Turner est déjà comprise dans son titre respectueux (Mister Turner), et c’est avec soin que le cinéaste a travaillé son image filmique, qui rend un grand honneur à la peinture britannique, mais aussi flamande. Cependant, le film tient un peu de l’exercice de style qui, malgré la contemplation agréable de sa photographie et de son sujet, peine à convaincre.

© Simon Mein:Thin Man Films

© Simon Mein:Thin Man Films

Un ciel rouge et jaune, un cours d’eau, un moulin, deux Hollandaises qui passent et, au détour d’un mouvement de caméra, la silhouette découpée de William Turner, esquissant quelques traits dans son carnet de croquis. Le film de Mike Leigh s’ouvre sur un plan d’une rigoureuse beauté : les motifs rappellent les peintures flamandes qu’affectionnait tant Turner ; les couleurs flamboyantes sont celles du grand peintre anglais. Cette ouverture hors Grande Bretagne signale que Turner fut un grand voyageur européen, mais après ce détour hollandais le film ne quittera plus l’Angleterre. C’est que, derrière la figure tutélaire de Turner, qui légua son œuvre à son pays, Leigh dresse un portrait patriotique de l’art anglais et de ses institutions en ce début de XIX° siècle.

Et il semble que c’est ce qui intéresse le plus le cinéaste, au moins pendant la (longue) première partie du film. Davantage que comme peintre, c’est comme personne sociale qu’est présenté Turner : à travers sa figure, Leigh dévoile le rapport qui unit artistes, institutions et société bourgeoise. Nombreuses sont les séquences qui voient les peintres de la Royal Academy (que Turner intégra dès 1799) discuter – à l’époque on aurait dit plus logiquement  »disputer » – les mérites et les défauts (pas toujours picturaux) de leurs confrères. Le film s’attarde également sur la présentation – très solennelle – des oeuvres de Turner à un public bourgeois épris de son travail, dont le jeune John Ruskin, effroyablement caricaturé ici, pourtant l’un de ses meilleurs analystes.

Peintre vite reconnu par ses pairs, Turner ne fait pas partie de ces peintres  »rejetés » par les institutions, bataillant dans la misère pour une œuvre qui ne fut reconnue qu’à titre posthume. Encore classique (dans ses goûts et ses sujets) et déjà moderne (dans sa facture), Turner constitue un prisme intéressant de la société anglaise du début du XIX° siècle, mais il est un peintre  »installé » qui, quoique délaissé à la fin de sa vie, n’en avait pas moins la certitude de son génie.

Un génie – cultivé et curieux – qui se mue, avec l’interprétation de Timothy Spall (primée à Cannes), en une excessive bougonnerie, poussant le spectateur à la limite de l’éclat de rire moqueur voire de l’agacement au dernier degré. Coquetterie d’acteur ou choix délibéré, la possible mauvaise humeur de Turner, attestée ou non, ne requérait pas tant de fioritures dont l’exagération, si elle surprend et amuse au début, manque trop de subtilité et de sens pour faire oublier son caractère factice. Il faut donc tenter de faire abstraction des grognements de cochon attribués à Turner.

On le sent bien à cette affectation ainsi qu’à d’autres éléments du film : loin de vouloir ériger Turner en figure lisse (ce que fait pourtant la plastique du film en consacrant sa silhouette, j’y reviendrai), Leigh le présente comme un personnage grossier, frustre, un trublion qui crache sur ses toiles. C’est amusant – et cela devait beaucoup amuser et même choquer à l’époque – mais le film exagère ces effets de grotesque, enlevant à l’attitude de Turner son caractère dérangeant. Après tant de grognements et de râles maladifs, les fameuses anecdotes de la touche de peinture rouge et du voyageur qui s’attache au mât perdent leur puissance de témérité créatrice. Cette tonalité grotesque exagérée affectant la personne de Turner finit par toucher son attitude de peintre. 

Ce n’était certes pas l’intention de Leigh, qui s’efforce d »’iconiser » Turner – l’homme au parapluie, dont la silhouette peignant ouvre et ferme (presque) le film – et rend un hommage plastique fort réussi à ses inventions picturales : l’héritage flamand et son amour du Lorrain ; son goût pour le fer et la vapeur, emblématiques de la Révolution industrielle alors à l’œuvre ; la place de l’eau, du feu et de la lumière dans ses toiles aux couleurs et aux coups de brosse étonnants. On est donc d’autant plus surpris de voir le caractère de l’homme prendre ainsi le pas sur l’originalité du peintre. 

Mike Leigh ne pousse pas non plus la catégorisation de son personnage jusqu’à en faire un être détestable. Certes peu aimable, il est toutefois affublé de sentiments qui dépassent la seule sensibilité picturale. Cela tient sans doute à un goût personnel, mais les biopics d’artistes se concentrant ainsi sur la dimension intime de la vie de leur personnage me convainquent rarement : ils manquent souvent de matière sur ces sujets et passent du coup à côté de la question de la création, pourtant plus intéressante. Mr. Turner est loin de l’échec (notamment, j’y reviendrai, parce qu’il ne passe justement pas à côté de la création), mais il manque visiblement de matière. Qu’y a-t-il à dire sur le rapport du peintre à ces deux femmes, la logeuse et la servante, à ses filles délaissées, à son père mourant ? Outre le fait que les informations abondent peu dans les biographies de Turner – ce qui, en soit, n’est pas un problème, il existe encore un droit à la licence poétique –, c’est surtout le peu d’intérêt de ces séquences qui gêne.

Confrontations répétitives, situations prévisibles, personnages secondaires assez peu développés (quel beau personnage pourtant que la servante malade !) : on regarde avec un oeil distrait ces passages où sourde l’homme mais qui s’éloignent des problématiques créatrices, d’autant plus qu’on peut suspecter la valeur de la partition entre les deux personnages féminins, celle que l’on trousse rapidement contre une bibliothèque et celle que l’on aime presque avec chasteté. La mise en scène de Mike Leigh, s’autorisant à filmer la relation sexuelle violente et sans tact mais refusant de donner à voir celle, pure et amoureuse, qui n’aura lieu que hors-champ, épouse ainsi la position alors peu flatteuse de Turner. Tant de séquences d’intimité pour en conclure que Turner manquait de tact (si ce n’est pire), était-ce nécessaire ?

© Simon Mein:Thin Man Films

© Simon Mein:Thin Man Films

De toutes ces séquences intimistes, retenons tout de même une certaine unité, qui est aussi une thématique chère à Mike Leigh : la vieillesse. Il y a, dans Mr. Turner, une permanence terrible de la mort. Dès l’ouverture du film et jusqu’à sa fin, les morts peuplent l’écran (le père, la fille, la noyée, les cadavres d’esclaves sur les toiles) ou la mémoire (la mère, la soeur, les amis d’enfance). Mike Leigh s’attache à faire voir cette décrépitude du corps et de l’esprit qui touche bien évidemment Turner lui-même, filmé dans les dernières années de sa vie (selon un récit très étalé puisque, bien qu’il ne soit pas fait mention de dates, le film couvre la vie de Turner de la fin des années 1820 à sa mort, en 1851).

Là encore, le bât blesse. Sans mention chronologique (ce qui est appréciable), le film se développe pendant cent-cinquante minutes et couvre plus de vingt ans de vie en une succession de séquences qui, si certaines sont fort réussies, se répètent souvent (discussions entre académiciens, avec des clients, déplacements de Turner). Surtout, pendant sa plus grande partie, le film peine à se donner un objectif, une ligne qui lui confèrerait un intérêt plus accru. Hésitant entre personnage social et personne intime, sautant d’anecdotes marquantes à un énième séjour au bord de la mer, le film nous fait attendre : on attend l’arrivée de tel ou tel tableau, on attend que Turner lâche un mot sur sa peinture ou son rapport aux institutions qu’il fréquente. Car, bien que les séquences à l’Academy ou face aux clients soient nombreuses, Turner n’a visiblement pas grand chose à dire de ses contemporains, si ce n’est – fort tardivement – qu’il lèguera son œuvre à la nation britannique, démarche fort importante certes, mais dont l’affirmation arrive un peu tard.

Heureusement, on ne s’ennuie pas pendant ces premières quatre-vingt-dix minutes un peu faibles mais tout de même agréables, et le spectateur patient est récompensé par une dernière heure beaucoup plus intéressante, dans laquelle, décidément très vieillissant (encore plus qu’avant), Turner cesse d’être admiré et se retrouve même confronté à la moquerie de ses contemporains. La question du regard et de l’acuité du peintre, déjà abordée dans la première partie mais noyée dans les éléments sociaux et intimes, prend là son importance méritée.

Filmant Turner qui observe, avec patience, minutie et même fascination, un hors-champ qu’il ne nous dévoile pas toujours, Leigh réussit à s’attaquer au sujet de la peinture. Le hors-champ que regarde Turner, la caméra, trop sujette au réalisme, ne peut nous le montrer ; ce hors-champ qui le fascine, nous le découvrirons dans ses tableaux. A l’inverse, l’oeil de la caméra saura, lui, déceler dans le réel des éléments de peinture. A cette acuité de la vision du peintre rejointe par celle du filmeur, Leigh ajoute son intelligence du montage et sa science du raccord qui fait mentir l’image par une nouvelle image, ou qui construit ce fameux champ (Turner observant) – contrechamp (le tableau réalisé). 

C’est dans ce rapport d’intimité entre la démarche du peintre et celle du cinéaste que le film de Mike Leigh prend tout son intérêt. L’une des séquences les plus réussies – parce qu’elle parvient, contrairement à d’autres, à se maintenir sur la limite ténue entre ridicule amusant et situation plastiquement et historiquement significative – est celle qui voit Turner aller chez le photographe et découvrir cette nouvelle technique qui enterrera, selon lui et bien d’autres à l’époque, la peinture. Cette séquence résonne du XIX° siècle jusqu’à nous : la photographie n’a non seulement pas remplacé la peinture, elle l’a en plus libérée de son assujettissement au réel. Reprenant à leur compte les problématiques réalistes, la photographie puis le cinématographe permirent aux peintres de quitter progressivement les sujets réalistes, un travail plastique déjà engagé par Turner.

© Prokino Filmverleih

© Prokino Filmverleih

Plastiquement splendide et – chose assez rare pour être soulignée – faisant parfaitement honneur à la peinture de Turner, le film de Mike Leigh est agréable d’un bout à l’autre, mais peine à marquer la mémoire autrement que par sa belle photographie. Dommage qu’il ait tant insisté sur une caractérisation exagérée de son personnage et une  »plongée » dans une vie privée (longue) dont on n’a que faire. Les quelques passages où Turner, seul, erre au bord de la mer ou dans la campagne, ces séquences où la contemplation du peintre rencontre celle du cinéaste : voilà ce qui aurait mérité le temps que Leigh a consacré aux histoires d’alcôve.

Alice Letoulat

Film en salles depuis le 3 décembre 2014.

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Publié dans À L'AFFICHE, Décembre 2014

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