Le Texas à tombeau ouvert : « Massacre à la tronçonneuse », de Tobe Hooper (1974)

Massacre à la tronçonneuse est un énorme classique du cinéma américain de la période choisie, mais aussi un classique incontournable et intemporel. Si Tobe Hooper a plus tard choisi d’en faire une suite et malgré les nombreux remakes, nous en préférerons toujours l’original de 1974 qui ressort d’ailleurs sur nos écrans en version restaurée (privilège rare pour les films d’horreur).

Si certains considéreront désormais ce film daté car il ne correspond pas aux normes actuelles du genre, il répond parfaitement à l’épouvante de son époque ; en immersion dans le réel contemporain.

Massacre à la tronçonneuse est définitivement un film des années 1970 : l’histoire se déroule dans un Texas appauvri par la crise économique (le choc pétrolier de 1973) et mis à l’écart par une nouvelle génération d’américains sous influence hippie.

Massacre à la tronçonneuse raconte l’horreur que connut un groupe d’amis venus au Texas à la recherche de l’ancienne demeure du grand-père de deux d’entre eux, Sally et Franklin. Ils y croiseront la route d’une famille de dégénérés.

Au groupe amical et attirant de ces jeunes hippies aux cheveux longs et soyeux buvant du Coca Cola comme l’ensemble de la population américaine, s’oppose cette famille texane purement masculine. Des monstres à l’allure effrayante : le visage marqué d’une tâche de naissance comme d’une grande tâche de sang, au physique gras ou au contraire rachitique. Ils sont ces laissés-pour-compte de la société moderne ; employés par l’abattoir depuis des générations et remplacés par des machines, ils sont fiers de leur savoir-faire boucher, se vantent du nombre de bêtes abattues et en ont des photographies… Ils sont la critique directe que fait Hooper du Texas où il a grandi et où il vit à Austin (ville principalement hippie). Le Texas est ici le berceau ingrat de l’Amérique, où les gens sont fous d’être esseulés et où les cadavres pourrissent au soleil brûlant.

C’est d’ailleurs d’un texan au nom tristement célèbre qu’est tiré le récit de Massacre à la tronçonneuse. Nombreuses sont les inspirations de la vie du psychopathe Ed Gein, notamment sa mère momifiée qui a inspiré Psychose d’Alfred Hitchcock en 1960.

Massacre à la tronçonneuse 2

© VORTEX INC. / KIM HENKEL / TOBE HOOPER © 1974 VORTEX INC.

Alors que la partie sur le road trip des hippies est filmée avec des plans plutôt longs, aérés et au montage lent, l’univers de la famille aux tendances cannibales est filmé et monté très énergiquement. De nombreux plans serrés et très gros plans, des plans courts montés cut, des transitions sèches… Par le montage, nous basculons de l’autre côté du miroir, du côté de la terreur. Le saut dans ce nouveau monde est très brutal, comme le premier meurtre, celui de Kirk, qui se fait littéralement happer dans l’antre du monstre au masque de macchabée. Cette rapidité ne laisse aucune chance au personnage qui disparaît aussitôt. La seconde victime, Pam, nous permet de récolter davantage de renseignements sur ce monstre au visage caché et aux grognements animaliers. Elle commence par trouver le sanctuaire décoré d’ossements et d’enchevêtrements de restes humains, avant d’être capturée et d’assister à la découpe de son ami. Par sa captivité nous apprenons la nature de Leatherface et ses occupations morbides.

Pour ces premiers meurtres, Tobe Hooper fait sortir l’horreur de la pénombre nocturne. Alors que jusque là le genre du cinéma d’horreur se cantonnait à des crimes commis la nuit, le réalisateur fait éclater la terreur en plein jour. Une fois le travail fini, Leatherface reprendra la chasse de nuit aux alentours de la ferme familiale.

Le montage très expressif de Tobe Hooper est accompagné par une piste sonore complexe qui participe entièrement à l’horreur. Le bruit de la tronçonneuse occupe en grande partie la bande sonore. Nulle musique ne s’y ajoute pour surenchérir la tension, celle-ci serait inutile tant le ronronnement ultra-présent, indicateur de la présence du tueur lors de la poursuite nocturne, et les cris de Sally suffisent à créer le climax. En guise de musique, Massacre à la tronçonneuse a un mixage de grincements et autres bruits stridents réalisé par le metteur en scène. Le bruit incessant de la tronçonneuse trouve une résonance dans le son du groupe électrogène qui tourne en boucle. Deux moteurs circulaires tournant en rond ; une dépense d’énergie considérable pour un usage limité comme le débordement d’énergie de Leatherface à sa tâche. La folie semble consommer le plus. Et à la fin du film, il reste ainsi bloqué en transe dans ce tourbillon d’énergie destructrice avec sa tronçonneuse braquée vers le ciel, tournant en rond lui aussi et sur lui-même faute de n’avoir plus rien à découper.

Massacre à la tronçonneuse

© VORTEX INC. / KIM HENKEL / TOBE HOOPER © 1974 VORTEX INC.

Par ce jugement très dur de sa région, Tobe Hooper livrait son regard plus global sur le monde. Sur une Amérique à la sortie de la guerre du Vietnam, affaiblie par la crise et trompée par ses dirigeants (le scandale Watergate éclate en 1974) ; sur une Amérique pour laquelle il fallait être prêt à se battre et pour laquelle il avait peur de mourir. Sur une Amérique en pleine Guerre Froide où la menace nucléaire est palpable. Massacre à la tronçonneuse est la vision d’apocalypse qu’il imaginait pour les années à venir, véritable microcosme de la société américaine.

Marianne Knecht

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Publié dans 6 - Le cinéma d'horreur américain (années 1970-80), LE SUJET DU MOIS
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