Love is strange, de Ira Sachs

Note : 4,5/5 

Encensé par la critique en 2012 avec Keep the Lights on, Ira Sachs continue avec Love is Strange son travail de réflexion sur l’amour au sein du couple gay. Mais, encore plus que son précédent film, le cinéaste ici, malgré une situation de départ qui aurait pu laisser penser qu’il fasse un film militant et vindicatif, choisit d’aborder d’autres thématiques, sans toutefois abandonner le questionnement sur la place de l’homosexualité dans notre société. Mais, en se dirigeant vers d’autres horizons, le cinéaste a non seulement certainement une approche plus subtile et plus profonde de la « problématique » homosexuelle, mais épouse avec perfection les questions de l’amour et de la transmission, transcendant la simple question de la sexualité.

© Golem Distribución

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Il est intéressant de constater, d’abord, comment Ira Sachs inclut le couple de Ben et George dès le début du film dans le quotidien et la simplicité. Le grand événement déclencheur de leur mariage qui déterminera tout le récit est habilement mis en scène dans une succession d’instants du quotidien de New Yorkais lambdas (le couple se réveille, Ben prend une douche, organise quelques préparatifs, et prennent simplement un taxi en se demandant s’ils auront plus de chances sur la sixième avenue). Lorsque le mariage a lieu, Ira Sachs le traite alors, comme son introduction l’a laissé présager, à la fois comme un événement qui suit le cours naturel des choses, mais aussi en insistant sur les regards et attitudes émus de l’assemblée, au travers d’émotions d’autant plus fortes qu’elles s’inscrivent dans ce mouvement de vie réaliste.

De ce moment de bonheur naîtra le drame et la trame du film qui voudra que les jeunes mariés (toutefois ensemble depuis 39 ans) se retrouveront à vivre séparément. En effet, George, professeur de musique dans une école catholique, sera licencié de son travail pour avoir épousé un homme. En situation financière précaire, le couple devra alors vendre leur appartement pour trouver un logement moins onéreux. George doit dormir sur le canapé de leurs voisins policiers gays, et Ben dans le lit superposé de Joey, le fils d’Eliott, son neveu, et de sa femme Kate. 

Après un premier quart d’heure assez classique, c’est réellement dans cette séparation qu’Ira Sachs commence alors à déployer son talent, réussissant à mettre en place une mise en scène qui, derrière une apparente simplicité, se révèle d’une virtuosité sage, mettant en valeur ce récit émouvant d’un vieux couple bousculé, sans jamais toutefois tomber dans un sentimentalisme trop exacerbé. Si sa représentation du couple est si émouvante, c’est qu’il ne choisit presque jamais de leur faire exprimer oralement, ou trop passionnément, leur amour profond. Après une relation de 39 ans, l’amour ne se clame plus, il se vit, s’exprime dans les petits gestes d’attention, dans les regards remplis d’affection et de tendresse que Ben (John Lithgow) et George (Alfred Molina) portent l’un sur l’autre.

Les deux acteurs ne sont pas pour rien dans ce dispositif, éblouissants dans leur interprétation pudique et tendre d’un vieux couple qui connaît déjà sa force et n’a plus besoin d’exprimer autrement cet amour qui n’en est pas moins fort, excepté quand les deux se parlent au téléphone une fois séparés, chacun chez leur hôte.

L’œil cinéaste de Ira Sachs trouve aussi, dans les lieux où chacun est logé, le moyen de poser une question fondamentale d’un faiseur d’images : celle de savoir comment mettre en scène le corps dans un espace. Si la solution est plus facile à mettre en place pour George qui se retrouve étranger aux multiples fêtes qu’organisent ses jeunes amis flics, elle n’en est pas moins plus complexe pour Ben qui se retrouve chez son neveu, dans un appartement familial qui a un fonctionnement beaucoup plus strict qu’un appartement de fêtards. Sa présence chez Eliott est donc bien plus intrusive que celle de George chez leurs amis. Et c’est avec une grande intelligence du découpage qu’Ira Sachs exprime les tensions qui naissent peu à peu dans l’appartement. Mais au-delà d’exprimer un simple rejet de Ben, la mise en scène d’Ira Sachs tend vers quelque chose de plus subtil qui trouvera son aboutissement dans la toute fin du film.

© Golem Distribución

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Et le dernier quart d’heure que nous offre le réalisateur new yorkais est sublime et d’une émotion douce et puissante, mettant un point final éblouissant à cette variation subtile sur le thème de la transmission et de l’héritage émotionnel que Ira Sachs met tranquillement en place durant les 94 minutes de la durée du film. Il suffira de trois plans, à la fin du film, pour comprendre que c’est là que se situe le thème principal du film, trois plans d’une simplicité désarmante d’efficacité qui verront le couple de Ben et George, de nuit, s’éloigner en arrière plan puis se séparer, avant de s’attacher à Joey qui, ayant suivi les conseils de son grand oncle, s’élance dans un coucher de soleil somptueux à côté de son premier amour.

Et alors apparaît toute la signification du titre d’un film qui se sera évertué à dire que l’amour est normal. Car si l’amour est peut être étrange, c’est qu’il touche tout le monde, se transmet même d’un vieil homme à un jeune adolescent. Si l’amour est étrange, c’est qu’il touche tout le monde sans que l’on sache réellement pourquoi, merveilleux et vivant dans la pénombre, mais surtout aussi dans la lumière.

Simon Bracquemart

Film en salles depuis le 12 novembre 2014

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Publié dans À L'AFFICHE, Novembre 2014, Uncategorized

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