Of Men and War, de Laurent Bécue-Renard

Note : 4,5/5 

Dix ans de recherches et cinq années de tournage ont été nécessaires à Laurent Bécue-Renard pour mener à bien ce projet ambitieux qu’est Of Men and War. Ce documentaire saisissant passionne autant par son sujet que par la forme qu’il adopte, laissant toute sa place à la parole meurtrie de ces hommes en colère.

© Droits réservés

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Dans un foyer pour vétérans, un thérapeute écoute des soldats américains de retour d’Irak. Revenus sains et saufs (malgré des blessures parfois visibles), ils n’en sont pas moins psychologiquement détruits par ce qu’ils ont vu ou fait. Ils souffrent de ces « syndromes post-traumatiques » longtemps méconnus voire niés. Comme Ulysse, avec lequel le réalisateur fait discrètement le parallèle, ces hommes errent sur la route du retour à la maison, sans être sûrs d’y parvenir un jour.

Tout au long de ces deux heures vingt intenses, le film laisse se déployer la parole des vétérans, comme une thérapie supplémentaire. La force de leurs récits confère au documentaire une puissance d’empathie rarement vue dans un genre qui cherche parfois trop le pathos facile. Rien de cela ici : la caméra de Bécue-Renard scrute les visages mais ne cherche pas à pénétrer violemment dans l’intimité des vétérans.

La grande confiance qu’accorde le cinéaste à ses images et surtout à la parole se rapproche de celle qui anime les projets d’un Claude Lanzmann. Dans Of Men and War, le réalisateur ne s’appuie ni sur une voix off encombrante et tutélaire, ni sur des images d’illustration gratuites : seule compte la parole, une parole qui suffit à susciter les pires images sans en exiger la reconstitution. La voix chancelante de ces soldats, qui ont survécu à leur propre mort mais doivent chaque jour faire face au souvenir de la mort des autres, fait surgir les cadavres et les hélicoptères, le sable et les guets-apens de l’Irak. 

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Pendant deux heures vingt donc (mais combien d’heures de rushes !), Laurent Bécue-Renard filme sans intervenir les séances de thérapie de groupe, où le récit de l’un bouleverse l’autre, où les failles s’affichent – ou non. Dans cette parole qui peine à venir, une fois passée l’émotion, on reconnaît une colère terrible, sans objet si ce n’est son auteur lui-même. Jamais ces soldats n’accuseront qui que ce soit : leur colère est celle d’hommes qui ont survécu, mais ne comprendront jamais (ne pourront jamais saisir) ce qu’ils ont vu et fait.

Ce sont aussi des êtres changés : ils sont nombreux à évoquer la difficulté du retour dans la famille, incapable souvent, malgré les efforts, de comprendre le nouvel homme qui se présente chez eux. Les séquences tournées auprès des familles sont parmi les plus marquantes, tant on mesure ce qu’il y a peut-être de pire dans la guerre : l’instauration d’une terrible et irréversible césure au sein de l’humanité, un gouffre peut-être à jamais ouvert entre ces hommes et le monde, entre ces hommes et leur femme, leur mère, leurs enfants.

A jamais sur-vivants, fantômes arrivés d’un monde où l’image n’a pas sa place, pourront-ils revenir parmi les hommes ? Appartenir, à nouveau, à une communauté, celle de la famille ou de la patrie ? Le constat opéré par le film est bien amer : d’un vétéran à l’autre, le retour à la famille échoue souvent : combien de divorces, d’interdictions de visite ? Quant à la grande  »famille » américaine, et bien que jamais les soldats ne retournent leur colère contre l’armée ou l’État, une séquence de fête patriotique donne aux images un goût suspect, et l’on comprend mieux alors la démarche – esthétique et politique – du cinéaste : plutôt que ces images trompeuses célébrant une prétendue unité américaine, il faut préférer la parole, thérapeutique mais aussi véritablement unificatrice parce qu’humaine, de ces hommes, bien loin des héros qu’érige l’Amérique, images presque publicitaires, symboles du déni de vérité. 

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Of Men and War a vraiment la force des grand documentaires : terriblement poignant, sans céder à la facilité d’un pathos tire-larmes ; politiquement nécessaire, sans oublier d’être sensible, le film adopte une démarche ambitieuse qui confine à l’engagement éthique. Donner la parole aux soldats, ne pas l’interrompre, ne pas chercher à la rendre plus forte qu’elle ne l’est déjà par une quelconque illustration : telle est, sûrement, la meilleure façon de reconstruire l’humanité après le traumatisme.

Laurent Bécue-Renard l’a bien compris, lui qui applique cette pratique résolument humaniste jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’une nouvelle terrible nous rappelle encore que, même de retour à la maison, la guerre ne s’achève pas. C’est une nouvelle guerre qui commence pour ces soldats, et il n’est pas dit qu’ils la gagnent. Le gouffre béant ouvert par la guerre est difficile à combler. La démarche résolument humaniste de Of Men and War contribue, à sa mesure d’oeuvre engagée, à retrouver l’humanité après l’horreur.

Alice Letoulat

Film en salles depuis le 22 octobre 2014.

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Publié dans À L'AFFICHE, Octobre 2014
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