Deep End, de Jerzy Skolimowsky

Les névroses amoureuses de la jeunesse

En anglais, « Deep End » désigne en premier lieu la zone la plus profonde d’une piscine, celle où l’on ne peut avoir pied. La référence se fait aussi à l’expression to be thrown in at the deep end, être jeté tout de suite dans le bain. « Deep End », c’est Le Grand Bain en français, sous-entendant par là l’acte de se jeter à l’eau. On peut même aller vers l’expression « to go off the deep end » liée au danger de se jeter vers une zone profonde. « Deep end », c’est donc aller trop loin. Agir de façon irrationnelle en se laissant dépasser par ses fantasmes. Basculer dans la violence. « Deep End », c’est donc aussi les incontrôlables émotions propres à la découverte sexuelle. Ou quand la crise adolescente est poussée à son point le plus extrême. 

Deep End

Début des années 70, dans Londres. Mike, un adolescent de 15 ans, abandonne l’école pour essayer de trouver un premier job, une première indépendance, dans sa vie. Le film s’ouvre sur une sensation de liberté : le jeune homme pédale sur son vélo dans une rue déserte, le regard porté vers l’horizon, pour nous introduire peu à peu là où l’action principale aura lieu, un établissement de bains publics d’un quartier pauvre de Londres. Il y trouve son premier travail : agent de propreté des lieux. Il y trouve également son premier patron, la confrontation face aux premiers clients, et surtout, la première découverte d’une attirance physique, sexuelle, envers sa collègue Susan, belle rousse plus âgée et plus expérimentée que lui. 

Nous voici loin des contes potaches sur l’adolescence, loin des mythologies et de l’idéalisation. Nous voici implanté dans une prison où l’enfant, confronté au monde adulte, se métamorphose subitement, sans savoir en aucun cas comment gérer cette excès de maturité.

Grotesque, cruel, Skolimowsky s’approche au plus près des névroses adolescentes en forçant l’innocent Mike à se confronter au passage adulte, sans aucune issue de secours. Et toujours avec une intelligence folle, derrière un éclat de couleur pop (orange-bleu-jaune-rouge-vert). 

Le résultat en est l’un des plus grands films dans la représentation de la crise adolescente.

Cette fameuse crise, à la fois interne (les sentiments, les fantasmes) et externe (les actions, la rébellion), Skolimowsky en fait le moteur de son film. Il confronte Mike à l’adultère : une sorte de « femme cougar des années 70 » qui tente de le séduire de force, un professeur de natation qui touche ses élèves en faisant passer ça pour un jeu, une rencontre qui survient un peu plus tard avec une prostituée. Tout cela, Mike le voit et l’intériorise, facilement et légèrement grâce à sa collègue Susan avec qui il partage une certaine complicité, et par laquelle il est attiré. Mais celle-ci, plus âgée que lui, remarque rapidement ses petites intentions timides et discrètes, et se tarde d’en jouer.

Elle lui demande : « Tu n’as jamais… ? Jamais ? »

Et ainsi se crée le fantasme sexuel au fond de lui. L’apparition d’une névrose puissante, inconnue et incontrôlable, qui va prendre peu à peu le dessus sur le maladroit Mike pour finir par faire sortir un démon enfoui, et amener le récit dans la folie extrême, presque comparable en terme de puissance à celle de Nicholson dans Shining. La folie inconsciente de l’adolescence, une folie mystique.

Deep End, c’est un peu comme le morceau « The Great Gig in the Sky » des Pink Floyd : ça commence lentement et sûrement, pour finir dans le grandiose du mélange des sons, des voix, des couleurs, des émotions. Car Mike finit par désirer Susan au plus profond de son être comme n’importe quel inexpérimenté qui entamerait une complicité sensuelle avec Venus ou Aphrodite. C’est ce qui donne au film sa brillance dans la représentation d’une jeunesse déshéritée : sans passer par la famille, les parents, les amis, et tout code propre au teen-movie, mais seulement par un espèce de huis-clos dans une piscine et deux adolescents de sexe opposé, toutes les problématiques d’ordre amoureux qu’engendre cet âge-là sont montrées avec plus de vigueur que jamais. Mettre en scène si facilement une bataille de sentiments et d’émotions des plus complexes…

Il faut dire que la mise en scène, la composition des plans (chaque cadre serait presque un tableau à lui tout seul) et la musique désenchantée de Cat Stevens y sont pour quelque chose. Ils viennent soutenir et donner de la puissance à la perte glauque de l’esprit moral du pauvre garçon. Et le réalisateur ne s’arrête pas là, mais prolonge ce déséquilibre entre le garçon rêveur et la fille sensuelle, sexy, conquérante en faisant découvrir à Mike que Susan a un copain et est strip-teaseuse. Il tombe dans la zone profonde, noire, obscure : la « deep end » de la frustration pour faire ressortir ses pulsions primitives. 

Une séquence entière, rythmée par une musique rock propre aux années 60-70, le montre, à travers un comique plutôt noir : il attend dans une rue londonienne en mangeant des hot-dogs à répétition afin de pouvoir l’apercevoir. C’est à ce moment qu’il tombe sur une statue d’elle nue, la preuve officielle de sa deuxième fonction de séductrice. Et là, c’est le cocktail de toutes les névroses fantasmagoriques qui ressort : vol de la statue, course-poursuite, refuge dans la chambre d’une prostituée (scène qui amplifie une folie déjà très présente, et qui apporte du comique au récit) pour finir par une confrontation entre les deux personnages. Ce jeu de séduction au départ instauré par Susan se retourne contre elle, mais il est déjà trop tard. La fuite ne marche pas, et Skolimowsky s’en prend cette fois à Susan en la forçant à être victime de la folie de Mike et les amener, ensemble, au plus profond de leur relation : le fond de la piscine, le rapport sexuel.

Deep End 2

Deep End peut donc être considéré comme un symbole unique de la représentation de la jeunesse, tant le film s’immortalise. On y retrouve le fantasme et la relation amoureuse hors du temps, uniquement possibles à ce niveau dans le monde de l’adolescent, bloqué entre le jeu, l’insouciance et les responsabilités, en crise de confiance envers soi et le monde. Ils sont encore nombreux à s’en inspirer aujourd’hui, par exemple Gus van Sant qui reprend le tiraillement adolescent avec la même portée : hors du temps. 

Un âge connu pour être l’un des plus complexes, un film connu pour être l’un de ceux réussissant à approcher cette complexité en restant simple pour autant. 

Thomas Olland

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Publié dans 5 - La représentation de l'adolescence au cinéma, LE SUJET DU MOIS
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