Le cinéma d’Andreï Tarkovski ou le sentiment de nécessité absolue

Pour quelle raison aller au cinéma ? 

Je pose cette question car il m’arrive fréquemment de sortir découragée d’une salle de cinéma : en effet, à quoi bon cette débauche d’énergie et de moyens pour, au mieux, porter un propos insignifiant et futile, ou au pire, n’en porter aucun ? À quoi bon étaler une absence de vision, ou user d’un style basé sur des effets de mode qui disparaîtront quelques mois plus tard sans laisser de marque durable dans l’esprit des spectateurs ? Pourquoi tant de réalisateurs font-ils abstraction de ce qui est l’essence même du cinéma, c’est-à-dire une réflexion sur l’écoulement du temps, sur le rythme, portée par des véritables choix esthétiques ?

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Le Sacrifice

Ces interrogations se sont récemment confrontées – fort heureusement – à l’œuvre  cinématographique d’Andreï Tarkovski, comme elles l’avaient déjà fait auparavant avec celles d’Ingmar Bergman, de Chris Marker, ou encore de Federico Fellini, pour ne citer qu’eux. J’ai découvert successivement chacun de ses films, et mon admiration – mon amour même – pour son travail n’a fait que croître pendant cette période de découverte.

Si les films de Tarkovski gardent aujourd’hui encore toute leur pertinence et toute leur force, c’est probablement parce que son positionnement artistique était radicalement différent de ce j’ai évoqué plus haut. J’en étais convaincue en voyant ses films, mais ma conviction s’est accrue à la lecture du Temps scellé, ouvrage rassemblant ses notes sur le 7e Art, livre-bilan d’une richesse inouïe.

La réédition du Temps scellé chez Philippe Rey en avril dernier est donc l’occasion rêvée de découvrir (ou de redécouvrir) la très belle vision du cinéma qui était la sienne, mais également de questionner la forme cinématographique et sa nécessité.

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UNE ÉTHIQUE DE LA REPRÉSENTATION SENSIBLE

Dans Le Temps scellé, mais aussi – et surtout – dans l’ensemble de son œuvre de cinéaste, Andreï Tarkovski développe ce qu’il est permis d’appeler une éthique de la représentation sensible. 

En effet, il s’oppose catégoriquement à toute construction intellectuelle au cinéma, et il insiste sur le fait que la puissance vitale d’un film réside dans sa capacité d’évocation émotionnelle.  Pour lui, une image puise sa force dans ce qu’elle donne à voir, dans les sensations qu’elle procure, et non dans une symbolique supposée. Dans le livre, il s’agace d’ailleurs des questions récurrentes des spectateurs sur le présumé « sens caché » des éléments naturels dans ses films : la pluie ou le vent ne représentent rien d’autre qu’eux-mêmes, que leur propre présence à un moment donné dans un lieu choisi. Il défend cette puissance émotionnelle intrinsèque des images, et évite ainsi à la fois une surcharge de sens et de symboles, et une gratuité esthétique.

De plus, il considère qu’un plan ne vaut quelque chose que s’il s’inscrit dans un mouvement de perception plus vaste. La qualité d’une image dépend de son harmonie avec le reste du récit. Il se pose contre l’usage isolé d’un élément visuel, en rupture avec le sens global. 

Plus que tout autre chose, ce qu’il cherche à représenter, c’est le mouvement du temps, son flux dans la conscience humaine, sa manière de traverser les êtres et les éléments. Il tend vers la retranscription sensible de notre perception temporelle, et travaille la matière visuelle et sonore comme un ensemble vivant, qui possède sa palpitation et ses impulsions propres, qu’il s’agirait dès lors de capter pendant le tournage, et de dévoiler au montage. 

Ne pas atteindre cet objectif est pour Tarkovski synonyme d’échec : en lisant Le Temps scellé, ce que l’on découvre, c’est son exigence extrême envers les autres, et surtout son intransigeance à son propre égard. Pour lui, l’artiste est d’emblée engagé vis-à-vis du reste du monde dans une recherche de vérité. Ici, il est question d’une vérité des sensations : comment traduire, par exemple, ce que provoque chez quelqu’un la réapparition d’un souvenir ? Et de quelle manière la rêverie peut-elle, très concrètement, prendre possession de ce souvenir ?

À la lecture du Temps scellé, on découvre petit à petit une méthode de travail qui va dans le sens de la mise en lumière d’une ambiance globale. Chez Tarkovski, l’idée de départ pour un film peut être aussi abstraite et ténue que, par exemple, la sensation de n’avoir pas assez aimé quelqu’un de proche : de cette idée découle le travail de l’ensemble des éléments, du jeu d’acteurs aux mouvements de caméra. Chaque détail est au service de cette idée directrice. Il est indispensable que le film soit habité par celle-ci du début à la fin.

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C’est donc à un cinéaste doué d’un profond sens éthique que nous sommes confrontés à la lecture du Temps scellé. Et l’on se rend rapidement compte que ce sens éthique ne concerne pas simplement sa recherche artistique et esthétique, mais qu’il est entier, absolu.

UN ENGAGEMENT HUMAIN SANS FAILLE

Le Temps scellé nous dévoile l’engagement total d’un artiste vis-à-vis de son art, et par conséquent, vis-à-vis de son public. Tarkovski écrit lui-même : « L’artiste n’est justifié dans son travail créatif que s’il le ressent comme un besoin vital. » (p.223). Son cinéma est indifférent à la notion de « divertissement » telle qu’elle est souvent employée aujourd’hui ; il l’envisage plutôt comme un moyen de marquer les esprits et de les rendre sensibles au monde qu’ils habitent.

Il faut noter que le cinéma d’Andreï Tarkovski appelle un regard actif. Il attend du spectateur une attention et une autonomie qui ne sont pas si fréquemment exigées de lui. Il accorde une confiance sans faille au public, à sa capacité à ressentir des émotions esthétiques fortes, et il l’invite à mêler, dans un même mouvement, ce que le film lui évoque et ses propres expériences sensibles : « Que celui qui le désire se regarde dans mes films comme dans un miroir, et il s’y verra. » (p.218). Les films de Tarkovski sont des appels à ressentir, à se questionner. Ils nous engagent à repousser toute réponse arbitraire et définitive, et à chercher seul un sens à ce qui nous entoure.

De plus, il vit le cinéma comme une nécessité pour la société entière, et tout ce qu’il réalise est empreint de cette recherche de l’essentiel, de l’indispensable. Il veut transmettre un propos qui soit pertinent, cohérent vis-à-vis des préoccupations de son époque, mais surtout qui parvienne à toucher au plus profond le spectateur prêt à le suivre. « L’art affirme ce que l’homme a de meilleur : l’Espérance, la Foi, l’Amour, la Beauté, la Prière… Ce dont il rêve, ce en quoi il espère… » (p.277) : le cinéma d’Andreï Tarkovski touche à l’intemporel, au sacré, à ce qui est plus grand que l’Homme et vers quoi il tend malgré tout son regard, encore et toujours. Immense ambition – inaccessible, on pourrait dire – mais l’œuvre de Tarkovski est tellement empreinte d’humilité et de noblesse, de conviction et de tendresse, d’indulgence et de force, que l’on est tenté de dire qu’il l’a atteinte.

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Photographie d’Andreï Tarkovski, tirée de « Lumière instantanée », édité chez Philippe Rey

Le Temps scellé fait donc partie de ces livres beaux et rares qui donnent du courage à ceux qui les lisent, et les aident à conserver une exigence, qu’elle soit artistique ou bien qu’elle concerne l’ensemble de leur rapport au monde. 

Sa lecture crée une résonance apaisante entre l’amour pour le cinéma et une recherche d’absolu. Elle nous redit que ces deux notions ne sont en rien incompatibles, et que, malgré le flot de films oubliables (et déjà oubliés), il est toujours possible de se trouver face à une œuvre qui fait la différence. Un film qui répond à un besoin vital. Un film d’une exigence humaine totale. 

Pour quelle raison, donc, aller cinéma ? La réponse que nous donne Andreï Tarkovski pourrait être celle-ci : pour apaiser un sentiment de nécessité absolue.

Rosalie Loncin

Le Temps scellé, de Andreï Tarkovski, édité chez Philippe Rey.

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Publié dans ÉVÉNEMENTS, Publications

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