Mister Babadook, de Jennifer Kent

Note : 4/5 

Voilà bien longtemps qu’un film d’horreur n’avait pas été aussi surprenant et enthousiasmant que Mister Babadook, premier film de la réalisatrice australienne Jennifer Kent. Tout au long de ce film d’épouvante fantastique, la réalisatrice ne cesse de démontrer son extraordinaire sens du rythme et des codes esthétiques propres au genre, tout en les conjuguant avec un récit dramatique fort, émouvant et parfois même bouleversant.

© Wild Bunch Distribution

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Ce background dramatique, qui s’avère être l’origine même de la noirceur extrême du monstre du film, le Mister Babadook, c’est la genèse du couple des deux personnages du film Amelia (Essie Davis) et son fils Samuel (Noah Wiseman). Avec l’approche de l’anniversaire des sept ans de Samuel, on apprend vite que son père est mort le jour même de sa naissance. Cherchant l’attention de sa mère, Samuel devient vite insupportable autant pour Amelia que pour le spectateur : il hurle, construit des armes contre les monstres des livres que lui lit sa mère, risque sa peau et celle de ses camarades. En bref, il devient vite une vraie plaie pour sa mère. Babadook, véritable croque-mitaine, apparaît alors assez vite, d’abord sous la forme des livres pour enfants qu’affectionne et redoute Samuel, puis de plus en plus présent et menaçant. 

Il paraît alors évident que le monstre est la véritable incarnation de la part d’ombre d’une femme qui ne sait pas si elle doit aimer son fils ou le haïr, car c’est à cause de lui qu’elle a perdu l’amour de sa vie. Plus qu’un film d’horreur, Mister Babadook est véritablement un film sur l’amour, sur la solitude, la tristesse et le deuil : l’amour perdu et l’amour impossible déchirant pour son enfant, la solitude de Samuel trop agité et parfois trop violent pour être avec les autres enfants de son âge, la solitude d’Amelia qui se coupe des autres et refuse de faire le deuil de son mari décédé, sa tristesse de la perte… Plus qu’un simple monstre, Babadook devient alors le révélateur de tout cela, l’alter ego sombrissime d’une Amelia qui ne veut pas ressentir de la haine pour son fils tout en la ressentant tout de même. 

© Wild Bunch Distribution

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Si il s’avère que le film est le véritable drame d’une femme qui se bat contre elle-même pour mieux aimer et protéger son fils, il reste sur la forme une œuvre horrifique magnifiquement orchestrée. Jennifer Kent connaît les films d’épouvante et joue allègrement avec les influences et les codes habituels de ces derniers, interprétant parfois sa partition avec la maestria et le brio des rares réalisateurs du genre qui ne se contentent pas de les appliquer à la lettre sans essayer de les transcender. La transcendance de l’horreur de Kent réside dans plusieurs points qui font de Mister Babadook un film d’une grande originalité plastique.

La sublime photo de Radoslaw Ladczuk, tout d’abord, installe parfaitement la relation qui existe entre le Babadook et Amelia : les intérieurs de la maison, tout en nuances de gris, les rapprochent sans cesse du thème principal de l’horreur. Ainsi délavée, et les souvenirs du mari planqués à la cave, cette maison n’exprime-t-elle pas au mieux l’inextricable dilemme effroyable face auquel se retrouve Amelia, coincée entre vivre dans un passé à jamais éloigné, ou dans un présent qu’elle n’arrive plus à supporter ? 

Au-delà même du lieu effrayant, tous les ingrédients sont là, savamment dosés : les effets de surgissement ne sont que sporadiques, le traitement du son est d’une finesse remarquable. Plus que les effets balourds, c’est l’ambiance même du film qui distille l’inquiétude croissante. Dans un final absolument hérissant de terreur, Essie Davis joue parfaitement la folie meurtrière dans laquelle tombe Amelia petit à petit, se laissant totalement dépassée par la terreur que lui inspire un Babadook lui révèlant finalement sa part la plus sombre. 

Si Samuel est si sensible aux monstres et s’entraîne à les combattre, c’est qu’il comprend intrinsèquement ce que ressent sa mère pour lui, n’ayant jamais eu aucun de ses anniversaires souhaités le jour même, la date étant réservée exclusivement au souvenir de la mort du père et non pas à la célébration de sa naissance. On ne peut que s’attacher de plus en plus au petit garçon qui, tout en restant le même qu’au début du film (hyperactif et un peu tête-à-claque) fait preuve d’une intelligence rare et d’une loyauté sans égal à sa mère, l’épaulant plus qu’efficacement face à l’adversité.

© Wild Bunch Distribution

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Magnifiquement interprété, magnifiquement mis en scène et incroyablement bien écrit, Mister Babadook ne souffre que des légers défauts habituels d’un premier film : une transparence peut-être trop appuyée quant à la véritable symbolique du Babadook, une fin peut-être un peu trop évidente. Malgré tout, Kent fait preuve d’une grande sensibilité, d’une originalité et d’une finesse louables qui font de son beau Mister Babadook un premier film prometteur. Elle nous rappelle que le genre n’est jamais plus intéressant que quand il se tourne vers d’autres formes et thèmes cinématographiques que les codes que son postulat lui ordonne de mettre en place.

Simon Bracquemart

Film en salles depuis le 30 juillet 2014

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Publié dans À L'AFFICHE, Juillet 2014

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