Winter Sleep, de Nuri Bilge Ceylan

Note : 4,5/5 

Il semblerait que les minutages traditionnels ne soient plus bien vus à Cannes. Après La Vie d’Adèle (2h58), le Festival a remis sa Palme à Winter Sleep, un film qui ose les trois heures seize de plongée en Cappadoce, loin du bruit et de la fureur, au plus près des êtres et de leurs tourments. Outre sa durée, Winter Sleep partage ainsi avec son prédécesseur le goût pour les sujets intimistes traités avec une amplitude narrative conséquente. Loin des grandes batailles et des joutes spectaculaires, Winter Sleep prend pourtant les traits d’une fresque, celle, sans effets superflus, de la vie et des questionnements bien essentiels de personnages qui s’affrontent. Ceylan, habitué aux récompenses cannoises depuis Uzak en 2003, signe un grand film froid et sobre, inspiré de trois nouvelles de Tchekhov et partagé entre amplitude romanesque et théâtre du déchirement.

© nuri bilge ceylan

© nuri bilge ceylan

Aydin, ancien comédien, gère un petit hôtel en Cappadoce, hérité de sa famille. Il y vit avec Nihal, sa jeune épouse délaissée, et Necla, sa soeur récemment divorcée. Un gamin jette une pierre contre la grosse voiture de Aydin, et le voilà confronté à la famille d’un imam, ses locataires. Aydin préfère s’enfermer dans son bureau et écrire quelques articles sous les commentaires acerbes de sa soeur. Chaque jour apporte son lot de conflits et de déchirements dans les pièces de l’hôtel.

La vie est un roman

Le récit de Winter Sleep fait l’économie de rebondissements spectaculaires et même, pourrait-on dire, de la notion d’événement. C’est qu’il se développe sur un mode romanesque autrement plus audacieux que les productions habituelles : à partir d’une simple donnée – un homme et deux femmes se déchirent –, le film étire son sujet pour l’emmener vers des problématiques plus générales et existentielles.

Ce qui passionne donc dans Winter Sleep, c’est cette observation minutieuse des liens humains et de leur délitement, cette attention portée aux détails des drames, aux mots prononcés, aux maux dénoncés. Les personnages du film sont loin d’être sympathiques : Aydin, méprisant et condescendant, est un minable qui se satisfait de sa notoriété passée et de petits articles (sur des sujets qu’il ne connaît pas) plutôt que de s’attaquer à son grand projet d’histoire du théâtre turc ; sa soeur Necla se morfond après son divorce et fait preuve d’une intransigeance désagréable avec son frère et sa belle-soeur ; enfin, délaissée et sans occupation, Nihal organise des collectes de fonds  pour dissimuler son profond ennui et sa grande vacuité.

Avec ses personnages malheureux, le film pose la question de la possibilité du changement : peut-on encore changer, prendre en compte ce qui ne va pas et devenir autre chose ? Le cadre rugueux des cheminées de fée de l’Anatolie centrale accueille ces drames intimes magnifiés par la grande audace d’un cinéaste qui n’hésite pas à attaquer de front des questions aussi importantes que le sens de la vie et le rôle que chacun accepte, ou non, d’y jouer : pour chaque personnage, il va bien falloir aller jusqu’à la destruction – de l’autre et de soi – pour qu’enfin advienne le changement, et pour recommencer à faire quelque chose. Ce n’est pas tant qu’ils s’ennuient, ces êtres en perdition, c’est qu’ils s’oublient en se satisfaisant d’occupations faciles (Aydin), en se vengeant sur les autres (Necla) ou en s’achetant une conscience (Nihal). La musique – la sonate n°20 de Schubert, chère à Bresson – faite de légères variations sur un même thème, accompagne idéalement cette interrogation sur le devenir.

On reconnaît là l’amplitude du récit romanesque, notamment russe : Ceylan n’hésite pas à déployer de très longues scènes où la tension monte par paliers avant de tout ravager. Le récit se développe en suivant la lenteur du quotidien sans enthousiasme des personnages, jusqu’à ce que surgisse l’imprévu : un caillou jeté contre une vitre fait entrer en jeu un gamin frondeur, son père alcoolique et son oncle imam, un homme arrangeant au sourire servile. Des petits échanges avec les touristes aux vastes scènes de duel, le récit multiplie les coups de force en conservant cette progression narrative si particulière, où rien ne se passe si ce n’est le pire : l’effacement invisible mais radical des liens humains.

© nuri bilge ceylan

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Le théâtre de nos drames intimes

Plus qu’au récit romanesque, on pense alors au théâtre, tant Ceylan joue sur les effets de scène, le cinéma se heurtant alors à l’espace clos des planches. Le décor même – la Cappadoce et ses célèbres habitats troglodytes – renforce la dimension théâtrale d’un film prisonnier de ses espaces : les personnages y sont enfermés, et les femmes expriment d’ailleurs ouvertement leur détestation de ce coin perdu au milieu de nulle part où elles n’ont pas de rôle à jouer. Le décor est d’autant plus important que les scènes d’extérieur sont relativement rares et constituent le plus souvent des scènes de transition.

Ceylan choisit ainsi d’enfermer encore plus ses personnages en les cantonnant dans les pièces de l’hôtel troglodyte. L’hôtel – qui clôt d’ailleurs le film – se fait alors le théâtre des conflits qui opposent les personnages, des conflits dont Ceylan conserve la durée, la progression et l’unité, en évitant d’y faire intervenir une mise en scène trop démonstrative. Les deux grands conflits centraux – avec la soeur puis avec l’épouse – sont ainsi filmés en une simple alternance de champs-contrechamps qui laisse toute sa place à la joute verbale. Les dialogues sont ainsi très écrits, les confrontations longues, et la solidarité du film avec le duel permet d’en conserver l’intensité et surtout la progression. 

En outre, le film joue beaucoup sur la confrontation des lieux et des regards, les entrées et les sorties  »de scène » (et de champ) : Aydin passe son temps à observer sa femme par la fenêtre, dissimulé ; une épouse dont on attend longtemps l’entrée  »en scène », volontairement retardée. Ceylan multiplie les effets de contrepoint, la famille pauvre de l’imam faisant pendant à la situation confortable d’Aydin. Longtemps laissée de côté, cette famille – qui apporte avec elle une discrète note sociale – revient à l’issue d’un film qui aura vu se déliter les liens entre l’époux et l’épouse, le frère et la soeur. Cette confrontation finale entre Nihal et Ismail, le père alcoolique, montée en alternance avec une séquence de beuverie où les hommes s’abandonnent enfin à leur tristesse, est peut-être la plus réussie du film. Face à la femme sûre de faire la plus charitable des propositions, la réaction du père – on reconnaîtra un épisode de L’Idiot de Dostoïevski – apparaît comme l’ultime geste de résistance et de fierté des laissés-pour-compte.

Souvent enfermée, la caméra s’autorise de belles sorties où les inserts sur l’espace nu de la Cappadoce, loin d’être contemplatifs, sont plutôt là pour situer le cadre du drame en train de se jouer. Toujours impeccablement construits, les cadres fixes succèdent aux doux mouvements de caméra qui accompagnent les personnages à travers les  »grottes » de l’hôtel, dans les recoins les plus dissimulés de leur intimité. Les couleurs, enfin, achèvent de donner sa beauté à un film qui plonge progressivement vers le blanc.

© nuri bilge ceylan

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On pourra reprocher au film son manque de lyrisme (malgré une fin faussement lyrique : une voix off inédite qui nous interdit d’y croire tout à fait) ou sa froideur, mais ce serait lui faire un mauvais procès : comment peut-on reprocher à un film (et à toute oeuvre d’ailleurs) son sujet ? C’est vrai qu’il n’y a pas même de recherche de paix dans cette histoire, juste des êtres qui, seconde après seconde, tentent de raccrocher leur vie à du sens. Ce n’est pas léger certes, mais c’est pourtant très fort. Le reproche le plus flagrant, à vrai dire, tient plus à un manque : le personnage de la soeur, fort intéressant, disparaît un peu vite, là où on aurait aimé en savoir plus.

On regrette bien sûr la sortie peu flatteuse de ce grand film âpre : début août ! Il ne fera sûrement pas le bonheur des exploitants avides de séances toutes les deux heures. En plein été, Winter Sleep risque donc de jeter un froid, et c’est sûrement tant mieux. On peut s’enorgueillir de constater que, malgré les pressions sûrement nombreuses et les intérêts financiers énormes, le Festival de Cannes continue de remplir sa mission : récompenser les films qui proposent quelque chose d’autre, tentent de repenser notre façon de voir. Des films audacieux et exigeants, dont Winter Sleep fait très certainement partie.

© nuri bilge ceylan

© nuri bilge ceylan

En sortant de ces trois heures et quart intenses, vous aurez peut-être l’impression, comme moi, d’avoir achevé la lecture d’un grand roman russe. Winter Sleep en a l’ampleur et l’ambition, le rythme et les thématiques. Il ne reste plus qu’à souhaiter que Ceylan, après Bresson, Visconti et Sokourov, se penche sur l’adaptation d’un Dostoïevski. Il semble bien qu’il en soit l’un des rares capables.

Alice Letoulat

Film en salles le 06 août 2014.

Palme d’or Festival de Cannes 2014.

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Publié dans Août 2014, À L'AFFICHE
2 comments on “Winter Sleep, de Nuri Bilge Ceylan
  1. umbdenstock dit :

    Pourquoi ne pas donner le nom des nouvelles de Tchekhov dont le film est inspiré?
    J’ai cherché en vain..Merci de me renseigner

    • Ceylan n’a malheureusement pas communiqué le nom des nouvelles en question… Dans ses interviews, il précise qu’il s’agit de nouvelles très peu connues… Désolée de ne pas pouvoir vous renseigner !

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