Le Conte de la princesse Kaguya, de Isao Takahata

Note : 5/5 

Quinze ans après Mes Voisins les Yamada, véritable chef-d’œuvre d’animation à sketchs humoristiques sur la vie de tous les jours d’une famille japonaise, Isao Takahata revient dans un registre plus tragique. Si le bouleversant Tombeau des Lucioles avait comme contexte la seconde guerre mondiale, ici la tragédie se tourne vers le merveilleux du conte du Xème siècle duquel est adapté le film. Car il s’agit réellement, dans un premier temps, d’un récit, d’un film merveilleux. Derrière une certaine simplicité d’animation, tous les décors de la première partie campagnarde du film semblent merveilleux alors qu’y grandit la princesse.

© The Walt Disney Company France

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Car c’est dans la campagne, dans une bambouseraie, que la petite est découverte par un vieux coupeur de bambou. C’est dans la campagne que la petite « pousse de bambou » (elle ne s’appelle pas encore Kaguya à ce moment du film) grandit à une vitesse impressionnante. Alors que le bébé qui devient vite une petite fille, puis une jolie adolescente, découvre les joies de la nature, son père adoptif, le coupeur de bambou, trouve des trésors dans les bambous qu’il continue à couper. Immédiatement, il considère ces cadeaux comme une demande du ciel de donner à la princesse une noble éducation, loin de la vie campagnarde rustique. Dès lors, la princesse se retrouvera enfermée dans une grande demeure citadine, loin du bonheur de son enfance express, lui paraissant peut-être alors être passée beaucoup trop rapidement pour être véritablement appréciée.

Si Takahata n’est pas un dessinateur, il est tout de même un grand réalisateur de films d’animation, car, à défaut d’en avoir la technique suffisante, il possède une culture de l’image extrêmement fine qui lui permet de réaliser des projets toujours de plus en plus beaux. Véritable connaisseur de l’histoire de l’art japonais, c’est avec une grande finesse qu’il lui rend hommage en convoquant constamment la technique de l’estampe japonaise à son service. Alors que son confrère Hayao Miyazaki (avec qui il a fondé le studio Ghibli) a une identité visuelle propre, préférant l’aquarelle et une animation précise sans être trop tape-à-l’œil, Takahata préfère mettre en avant une conception artisanale du dessin. Dans Le Conte de la Princesse Kaguya, c’est allègrement que se côtoient les différentes techniques de dessins (pastels, crayons, fusains, aquarelles…) qui composent notamment la nature printanière de la première partie du film. En simplifiant son animation au maximum, c’est une véritable vision contemplative de la nature qui s’éveille que met en place le film.

Une contemplation dans laquelle chaque plan émerveille, brillant de milles couleurs, de milles nuances. Mais le plus admirable est la propension à ne jamais trop insister sur les couleurs, à la fois éclatantes, mais aussi pastelles, créant par là une profonde mélancolie dont on ne comprendra la signification que dans la deuxième partie du film lorsque la petite princesse aux bambous se verra recevoir une éducation noble et un nom, Kaguya, qui chante les louanges de sa beauté auprès des prétendants qui ne devront jamais la voir sauf si elle décide de les épouser. En d’autres termes, c’est une vie d’enfermement, en totale opposition avec la liberté totale de la campagne, qui attend la princesse et justifie la mélancolie des couleurs des fleurs, fruits et légumes dans lesquels elle grandit.

Derrière chaque plan, chaque « tableau », c’est tout un savoir-faire artisanal qui est mis en valeur et on imagine assez aisément le dessinateur qui se cache derrière, donnant l’élan au pinceau qui tracera le trait et fondera l’une des principales identités du film qui se place alors dans un réel et grand hommage à l’art japonais de l’estampe, mais aussi à la maestria des dessinateurs des studio Ghibli. Plastiquement cohérent jusqu’au bout, la patte des dessinateurs est toujours visible, aussi bien dans l’abstraction des traits de la nature qui vise à trouver un naturalisme certain, que dans la dureté et l’âpreté des lignes droites et obtuses qui constituent l’identité visuelle de la deuxième partie du film. Kaguya s’éloigne de la liberté campagnarde et se retrouve enfermée dans le carcan des traditions japonaises médiévales liberticides. C’est tout le film qui change alors : les couleurs laissent place aux ton beiges, marrons, noirs et les mouvements de notre héroïne se retrouvent contraints par la structure même de la maison, de ses cloisons et rideaux, par son obligation à rester cachée de la vue de ses prétendants qui n’ont qu’entendu parler de sa grande beauté. La princesse elle-même se retrouve redessinée selon la tradition de l’ohagaro qui veut que les femmes nobles s’épilent les sourcils pour les redessiner à l’encre, qu’elles se noircissent les dents et se peignent le visage en blanc. 

Mais au-delà de l’aspect pictural, Le Conte de la Princesse Kaguya est cohérent sur tous les points, et c’est cela qui en fait un grand film d’animation. Sur le son, notamment, Takahata a réussi à coller à son récit de manière exemplaire. À la musique de la nature, des bruissements d’insectes et des arbres, répondent les pas feutrés de la maison de ville. Une seule chanson subsistera et résistera au changement de vie. Véritable ode et célébration des phénomènes naturels dans la première partie, elle devient dans la deuxième une véritable plainte déchirante chantant un monde perdu. 

Le film est donc extraordinairement complet sur beaucoup de points, magnifiquement cohérent du début à la fin. Comme souvent dans les films des studios Ghibli, une séquence ou deux, présente au cœur de l’œuvre, rappelle avec fougue et brio l’audace et la modernité dont sont capables Takahata et Miyazaki. Alors qu’une fête est organisée pour son passage à l’âge adulte, la princesse, horrifiée par la vacuité et le mépris d’hommes qui cherchent absolument à la voir, s’enfuie, éperdue, dans la nuit noire de l’hiver. Courant à toute vitesse, le décor autour d’elle s’étiole et se fissure pour mieux correspondre à sa détresse et à sa difficulté à accepter ce qui lui arrive. La finesse du trait se dérobe et laisse place à l’abstraction quasi totale de griffures de fusain, de crayons et pastels noirs qui expriment avec force toute la violence ressentie par la jeune fille qui cherche à retourner dans sa campagne natale.

En une séquence, fracassante, Takahata exprime magistralement toute la volonté de son œuvre de rendre hommage aux hommes qui dessinent et l’idée centrale du film : celle que l’élévation sociale ne doit pas empêcher une jeune fille, qui plus est merveilleuse et fantastique de par sa nature même, d’être ce qu’elle est vraiment, ne peut pas brider ses sentiments au point d’être totalement soumise aux diktats de la société.

© The Walt Disney Company France

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À 79 ans, Takahata n’a pas affirmé que Le Conte de la Princesse Kaguya serait son dernier film, sans pour autant affirmer le contraire. Néanmoins, face à l’ampleur magnifique de ce chef-d’œuvre, on en vient à se demander si nous ne sommes pas face à son dernier film. Puisse-t-il nous donner tort et nous offrir encore de belles choses à contempler.

Simon Bracquemart

Film en salles depuis le 25 juin 2014

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Publié dans À L'AFFICHE, Juin 2014

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