Zero Theorem, de Terry Gilliam

Note : 2,5/5

Le nouveau projet de Terry Gilliam avait de quoi séduire. Après un film en demi-teinte (L’Imaginarium du Docteur Parnassus, plombé par la mort de Heath Ledger en cours de tournage), Gilliam continue à interroger la réalité et ses aléas, notre monde et le sens qu’on lui donne. Malheureusement, et malgré un point de départ intéressant, Zero Theorem échoue à convaincre, tant en termes de récit que de mise en scène.

© Hugo Stenson

© Hugo Stenson

A Londres, dans un futur proche où le monde est placé sous la tutelle d’une figure mystérieuse, Management, Qohen Leth vit reclus dans une ancienne chapelle où il attend un coup de téléphone censé lui expliquer le sens de la vie. Mandaté par Management pour résoudre le fameux  »zero theorem » qui vise à prouver que rien n’a de sens, Qohen mène ses recherches sous le regard de Bob, fils prodige de Management, et de Bainsley, une jeune femme étrange qui le séduit.

Un tel projet d’anticipation était prometteur : Gilliam cible bien les points névralgiques du monde occidental d’aujourd’hui en les exagérant à l’extrême. Ici, tout le monde est connecté partout, au point que les publicités suivent littéralement les passants dans la rue. On travaille sur des sortes de consoles de jeu sous le regard omniprésent de Management, et le sexe se vit virtuellement. Les êtres faussement connectés, les rapports humains désincarnés se heurtant à l’appel de la chair, la réalité se confondant avec la virtualité, Big Brother… Zero Theorem multiplie les sujets de prédilection du cinéaste et se penche sur des questions sacrément complexes (le sens de la vie, rien que ça !). Il y a donc beaucoup de choses intéressantes et ambitieuses, mais malheureusement le film manque terriblement de liant, au point que tous ces sujets se superposent sans vraiment faire sens (un comble !) et forment un vaste bazar.

Malgré des détails de la vie quotidienne souvent bien sentis, l’anticipation ne donne pas vraiment lieu à une dénonciation mais plutôt à une moquerie souvent facile et déjà vue. Le film met en avant de nombreux paradoxes, incarnés à plus d’un titre par le personnage principal qui, en plus d’être dédoublé (il s’exprime à la première personne du pluriel), est partagé entre sa quête de sens et son travail qui consiste à détruire ses propres convictions – un paradoxe très problématique, j’y reviendrai. Mais malgré leur importance, ces paradoxes n’ont pas grand chose à nous dire. Le film souffre en fait d’un manque terrible de définition de ses enjeux. Ceux-ci servent de révélation finale, lors d’une séquence qui voit se confronter Qohen et Management, livrant enfin les raisons (capitalistes, évidemment) du projet  »zero theorem ». Les cinq dernières minutes donnent enfin au film son horizon discursif, mais la démarche arrive bien trop tard.

Ainsi, le plus gros défaut du récit est mis en évidence par le film lui-même, tiraillé entre les éléments des paradoxes qu’il souligne. On a ainsi bien du mal, en l’absence d’enjeux narratifs, à s’intéresser aux déboires de Qohen, d’autant plus que les personnages secondaires qui gravitent autour de lui sont terriblement inexistants. On comprend bien que, dans le monde dépeint par Gilliam, la quête de sens – la foi – du personnage principal devrait trouver une résonance particulièrement forte et s’affirmer comme une vraie conviction voire un combat contre l’idéologie matérialiste de Management. Mais malgré sa foi, Qohen travaille jusqu’à s’en rendre malade à détruire sa propre conviction. Et au lieu de se demander ce qui cloche chez lui, il s’étonne que Management lui confie une telle mission ! Le film peine alors à convaincre son spectateur de sa propre ambition : si le but était, comme on le suppose, de résister à l’idéologie capitaliste dépourvue d’amour dépeinte par le film, le récit se tire une balle dans le pied en mettant en scène un personnage lui-même hésitant.

Outre ses défauts scénaristiques très handicapants, le film est desservi par une imagerie assez grossière. Gilliam semble s’auto-caricaturer, tant on reconnaît sa touche dans cette frénésie de décors et de détails souvent savoureux et truculents mais qui, s’ils arrachent un sourire, apparaissent plutôt destinés à combler le manque d’épaisseur du récit. Il y a bien sûr de l’inventivité dans le soin accordé aux éléments, mais ils finissent par surcharger le cadre, une surcharge renchérie par une caméra très (trop) mobile, des cadrages penchés, une musique et des bruitages sur-présents et une voix over qui, sans être surplombante, n’a pas vraiment lieu d’être.

© Hugo Stenson

© Hugo Stenson

On sort donc de Zero Theorem avec beaucoup de regrets, tant on se doute qu’un récit mieux construit et une mise en scène légèrement plus sobre auraient pu en faire un bon film. Sans être désagréable, le film reste très en dessous des capacités de Terry Gilliam dont on attend plus avant que ne débute, en 2015, le tournage de son projet maudit, The Man who killed Don Quixote.

Alice Letoulat

Film en salles depuis le 25 juin 2014

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Publié dans À L'AFFICHE, Juin 2014

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