Bird People, de Pascale Ferran

Note : 4,5/5 

Depuis le lumineux Lady Chatterley et l’année 2006, Pascale Ferran se faisait désirer. Et Bird People était certainement un des films les plus attendus de la dernière édition du festival de Cannes où il fut sélectionné à « Un Certain Regard ». Et c’est peu dire d’affirmer que cette sélection lui convient tout à fait, tant ce film ne cesse de tenter, d’expérimenter, de poser un regard cinématographique neuf sur un sujet peu ou mal traité au cinéma.

© Carole Bethuel

© Carole Bethuel

Les « personnes-oiseaux » dont parle le film, ce sont Audrey (Anaïs Demoustier) et Gary Newman (Josh Charles) : deux personnages pour deux destins qui s’échappent de la vie tracée dans laquelle ils sont enfermés. Elle est femme de chambre, isolée de sa famille car loin de chez elle, isolée de ses amies car travaillant à l’hôtel plutôt que d’aller à la fac. Lui est ingénieur, concepteur de programmes informatiques, que l’on imagine être toujours en voyage, en transit. Ici à Paris pour une réunion visiblement importante avant de continuer son voyage pour Dubaï. Dans le monde ultra-connecté qui est le nôtre aujourd’hui, chacun d’entre eux est représentatif de la solitude urbaine : ils sont deux âmes perdues au milieu de la masse de toutes les autres. 

De la mise en scène de ces deux histoires parallèles, on aurait pu craindre un énième film indépendant poussif et ennuyeux, comme le cinéma sait si bien les faire ces dernières années sur les sujets de la solitude et de la recherche de soi. Mais cela était sans compter sur le talent, la finesse et l’élégance de Pascale Ferran qui réussit à en faire une véritable fable poétique dans laquelle, des chemins de traverse, naît le fantastique.

Le fantastique, c’est ce moineau, véritable personnage à la personnalité étonnante qui interagit sans cesse avec les deux personnages principaux du film, dialogue littéralement avec eux et les révèle. Ce moineau, c’est ce mouvement véritablement étourdissant du vol au dessus des pistes de l’aéroport, des gens, véritable métaphore de la liberté retrouvée de cet Américain qui plaque tout du jour au lendemain, et de cette demoiselle qui finit par voler de ses propres ailes. 

Au-delà même de la métaphore, l’oiseau est véritablement l’incarnation de ces solitudes que sont Gary et Audrey. Il a la liberté totale à laquelle aspire l’américain, il a la curiosité de la jeune femme de chambre. Ce moineau est aussi de ces animaux citadins, perdus dans la masse, auxquels personne ne s’intéresse (il n’existait pas d’ailleurs de dressage de moineaux et ceux présents dans le film l’ont été spécifiquement pour Bird People). Cet oiseau, cette incarnation animale, est très certainement la plus belle idée du film, celle qui, tout en servant parfaitement son propos, permet à sa réalisatrice de mettre en place une mise en scène ludique et toujours surprenante. Ainsi la scène durant laquelle un peintre japonais use de ses encres pour dessiner l’oiseau qui pose pour lui, poussé par sa curiosité, est merveilleuse d’inventivité. L’espace d’une séquence, Ferran retrouve l’essence du cinéma : un mouvement décomposé de l’oiseau qui vole rappelle les quelques secondes de l’homme nu marchant d’Edison, à l’aube du septième art. 

© Carole Bethuel

© Carole Bethuel

Et c’est exactement ce qu’est Bird People, une œuvre de la confrontation du figé et du mouvement, dans laquelle la foule compacte du RER et de l’aéroport, avançant d’un même élan vers la monotonie quotidienne, fait face au vol libre du moineau. Une œuvre dans laquelle un homme n’arrive plus à suivre le mouvement tracé pour lui, dans laquelle une jeune femme prend un envol salvateur. Bird People est un beau film dans lequel Pascale Ferran réussit allègrement à mêler poésie, drame, innovations cinématographiques et anciennes techniques, son exceptionnel et image magnifique, le tout avec la finesse, l’élégance et la précision dont seuls les grands artistes savent faire preuve. 

Simon Bracquemart

Film en salles depuis le 04 mai 2014.

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Publié dans À L'AFFICHE, Juin 2014

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