Traque des Nazis à la sauce américaine : « Inglourious Basterds »

Inglorious Basterds,

de Quentin Tarantino

La seconde guerre mondiale est certainement la plus représentée au cinéma. Elle fascine les artistes par sa violence exceptionnelle engendrée par le personnage terrifiant qu’était Adolf Hitler. Cette guerre est particulièrement présente dans l’environnement cinématographique et audiovisuel car elle était bien plus médiatisée que celle de 14-18. Les journalistes de guerre rapportent des images régulières des conflits aux populations, les affrontements sortis des tranchées favorisent des prises de vues exploitables pour les informations. Evidemment, cela va de paire avec les évolutions techniques des moyens d’enregistrement d’images et de sons.

La violence des combats et les atrocités découvertes en fin de conflit expliquent également le besoin d’expression des artistes et journalistes sur cette période tragique de notre histoire. Un dernier élément à cette liste non-exhaustive est la fascination pour l’esprit détraqué d’Adolf Hitler. Sa force de persuasion, son autorité, sa détermination diabolique dans les génocides, ses théories aryennes, son histoire… tous les aspects de cet homme produisent l’effroi et l’engouement. S’il n’avait pas existé, Hitler aurait été le plus grand méchant de l’histoire du cinéma.

Les Etats-Unis étant depuis longtemps le plus gros producteur de films, il n’est pas surprenant que la plupart des films sur cette période soient de nationalité américaine ; mais leur rôle déterminant dans la fin de cette guerre et leur éloignement géographique par rapport aux affrontements en sont une autre explication. Le film choisi pour cette période est donc sans surprise américain mais propose des choix surprenants de mise en scène.

Le film de Quentin Tarantino raconte les aventures d’un groupe de soldats juifs américains, les « Basterds » (bâtards), dont la mission (et passion) consiste à « défoncer la gueule de tous les nazis ». Sur leur route ils croisent le destin de Shosanna Dreyfus qui mène seule sa vengeance.

© Universal Pictures International France

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Tout cinéphile plus ou moins averti connaît les films de Tarantino et s’attendra à un traitement particulier de sa part pour le sujet guerrier. En effet, dès les premières secondes du film, le réalisateur de Pulp Fiction en annonce la couleur très personnelle : la seconde guerre mondiale devient un western. Pour réussir sa recette américaine (le western est un genre majeur du cinéma classique américain), Tarantino n’hésite pas à utiliser tous les archétypes du genre, en commençant par la musique. La mélodie du générique d’ouverture n’est autre que The Green Leaves of Summer de Dimitri Tiomkin, l’air principal du western Alamo de John Wayne. Dans la préface du livre Le western ou le cinéma américain par excellence de Jean-Louis Rieupeyrout, André Bazin dressait une liste des principales caractéristiques du genre. Tarantino a adapté chacune à son sujet.

– Chaque western qui se respecte doit comporter son lot de chevauchées et de bagarres ; si les Basterds ne montent pas à cheval, leurs altercations sont nombreuses et mémorables tout au long du film.

– Les westerns ont comme personnages principaux des hommes forts et courageux bravant l’austérité des plaines sauvages américaines ; la compagnie des Basterds est faite d’hommes virils et intrépides décidés à chasser les nazis.

– Au milieu de ces hommes, une jeune fille prude, innocente et brave apporte de la tendresse dans les récits de l’Ouest américain ; ce rôle est celui de Shosanna qui a survécu au massacre de sa famille.

– Les cow-boys des westerns font face à une menace (souvent les indiens) ; ici la menace est Hitler et les nazis plus globalement.

– Contre le cœur de glace des cow-boys, les récits de western présentent toujours la force vive d’une femme de saloon, fière et fidèle, allant jusqu’à sacrifier sa vie pour aider le héros ; à nouveau Tarantino respecte la recette à la lettre et crée le rôle de Bridget von Hammersmark qui trahit le nazisme et aide les Basterds.

– Dans les westerns, le héros américain conquiert les plaines sauvages et transmet ses notions de morale, de justice et d’évolution, de même la troupe des Basterds (américains) traversent la France comme une ligue de justiciers.

© Universal Pictures International France

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– Pour y parvenir, le héros a recours à une justice extrême pour qu’elle soit efficace auprès des sauvages ; dans Inglorious Basterds ces justiciers n’hésitent pas à utiliser la violence sous couvert d’oeuvrer pour la paix et la justice.

L’unique écart de Tarantino au genre est son incapacité pratique à filmer les plaines américaines. Il parvient cependant à donner à la ferme française du début du film l’apparence de la petite maison dans la prairie, une construction de bois isolée dans la campagne.

Pour affirmer davantage l’appartenance de son film au western, Tarantino donne le nom d’Aldo Lapache au personnage de Brad Pitt, le chef des Basterds, en raison d’une lointaine parenté avec les apaches et un goût prononcé pour les scalps nazis. Le style du genre cinématographique se ressent également dans le découpage et la musique où le réalisateur pioche dans le western spaghetti de Sergio Leone : forte utilisation de la musique, ralentis…

Dans cette stylisation de la seconde guerre mondiale, Quentin Tarantino opère principalement une stylisation des combats. La violence des Basterds est justifiée par l’aspect « moral » de leur objectif. La chasse aux nazis devient un jeu pour eux. Avant de commencer la partie, Aldo leur fixe à chacun un objectif, une dette envers lui comme une mission de jeu vidéo : lui apporter cent scalps de nazis. L’action de scalper devient leur habitude et sa violence est banalisée pour le spectateur. Puisque la violence devient jeu, elle devient source de divertissement et de réjouissance. Aldo dit lui-même à ses prisonniers que voir l’Ours Juif dégommer des nazis à coup de batte revient à aller au cinéma. La violence est spectaculaire, amplifiée pour accroître le spectacle. Les corps abattus à la mitraillette deviennent confettis sous l’effet des balles, et l’exécution des nazis dans le cinéma est magnifiée par son orchestration : le visage de Shosanna prenant feu, sa voix scandant au dessus des cris, la projection de son image sur un écran de fumée…

© Universal Pictures International France

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Cette mise en scène de la violence jouissive dénote avec les traitements habituels des sujets guerriers. Loin des affrontements publics où la violence rime avec la souffrance des soldats et l’injustice de la guerre, Tarantino dévoile une face cachée où la violence est signe de victoire. Son film nous donne à voir une autre version de la guerre.

Il fait le choix de réécrire la fin du conflit, notamment la mort d’Adolf Hitler, mais propose aussi une vision de la guerre différente des versions des livres d’Histoire ou des images d’époque aux actualités. Pour ce film, Quentin Tarantino ne cherche pas à reconstituer les affrontements des lignes de soldats ni le débarquement américain ; il met en scène des guerres de différents niveaux. Les Basterds font partie des services secrets et mènent un combat non officiel destiné à fragiliser l’ennemi nazi. L’opération Kino est le fruit du travail de l’espionne allemande Bridget von Hammersmark pour les anglais. Accompagnée du lieutenant Hicox et des Basterds, elle mène une bataille souterraine aux conséquences radicales et immédiates sur les conflits mondiaux. Comme leur nom l’indique, ces troupes secrètes et leurs actions n’étaient pas connues des populations. Par la fiction, Tarantino met en scène une réalité méconnue de la guerre.

Shosanna Dreyfus participe également à la réussite de l’opération inconsciemment. Son histoire est celle d’une vengeance personnelle au nom du peuple Juif. Celle-ci est externe aux conflits mondiaux et ne naît que de sa propre décision. Shosanna représente une résistance non-organisée face au nazisme et à l’occupation de la France.

© Universal Pictures International France

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Chaque fiction sur la guerre se doit d’être une réinterprétation des événements historiques. Même en concevant un récit « officiel », les personnages qui le peuplent apportent leur propre subjectivité.

Par son récit et sa mise en scène charismatique, Quentin Tarantino s’est entièrement approprié la seconde guerre mondiale et produit un film au regard nouveau et rafraîchissant sur cet événement historique majeur. Son film se démarque largement de la liste interminable de films sur ce même sujet.

Marianne Knecht

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