De l’absurdité de la guerre : « La Ligne rouge »

La Ligne rouge 

de Terrence Malick

Il est normal, dans un dossier du mois consacré à la guerre et à sa représentation au cinéma, de convoquer certaines œuvres incontournables du cinéma qui ont su la mettre en scène d’une manière totalement novatrice et qui ont eu l’impact qu’on leur connaît aujourd’hui. Aussi était-il pensable de ne pas traiter d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, était-il concevable de ne pas parler de La Ligne rouge de Terrence Malick ?

© UFD

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Car si le réalisateur texan fascine, ce n’est pas seulement pour son choix d’avoir laissé sous silence tous les aspects de sa personnalité (il n’a accordé que trois entretiens dans toute sa carrière). C’est aussi que sa filmographie reste unique, inclassable, et totalement cohérente tout en se renouvelant sans cesse. En plus de quarante ans de carrière et seulement six films, Malick est de ces très rares réalisateurs qui ont su avoir une identité cinématographique propre, un de ces rares cinéastes qui n’a cessé de questionner le cinéma, sa forme, et surtout les messages que les films peuvent porter. Car le cinéma de Terrence Malick n’a de cesse de se déployer dans une profonde réflexion « poético-philosophique » autour de la question de l’homme et de sa place dans le monde, face à la Nature, face à son éventuel créateur divin. Le terme n’est pas fort tant ses films convoquent aussi bien la philosophie transcendantaliste, qu’une application formelle de ces idées qui tend vers la contemplation, la métaphore et la suggestion.

Si La Ligne Rouge est un film remarquable dans son traitement de la guerre et dans la représentation de sa violence, c’est que le film s’inscrit réellement dans cette réflexion transcendentale cinématographique malickienne de confrontation de l’Homme avec la Nature environnante, de son rapport à celle-ci. C’est pourquoi la guerre ramène Malick au cinéma, vingt ans après la réalisation des Moissons du Ciel (1978). Car il apparaît évident que l’acte destructeur de la guerre, au regard des premières minutes du film, est un sujet que devait traiter le cinéaste.

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Cette évidence, c’est celle des premières images du film, c’est ce crocodile qui plonge dans l’eau, véritable créature ancestrale qui rappelle l’immuabilité de la Nature que doit respecter, contempler une humanité sachant prendre conscience qu’elle en fait partie intégrante. 

Et c’est très rapidement que le problème fondamental de la guerre est explicité, lorsque la jungle est filmée en contre-plongée, présentant la contemplation de la Nature comme une véritable expérience divine. Nature sauvage, alors vierge du passage destructeur de l’homme à laquelle se confronte une voix-over qui marque dès le début du film l’impossibilité de l’Homme à trouver la sagesse à son contact :

« Quelle est cette guerre au cœur de la nature ? Pourquoi elle rivalise avec elle-même ? Pourquoi la terre affronte t-elle la mer ? La nature renfermerait-elle une force vengeresse ? Non pas une mais deux ? »

Cette voix, c’est celle de Witt (Jim Cazeviel) que Malick présente immédiatement comme le personnage relais de ses idéaux, comme sa voix au milieu des autres soldats américains que l’on verra combattre à ses côté. Car La Ligne rouge est un film remarquable en ce sens où il n’est jamais didactique et reste proche de la réalité de la bataille de Guadalcanal, de son horreur, de sa violence. Et il n’est pas surprenant de voir le réalisateur choisir la bataille pour la conquête de cette île par les Américains, lors de leur campagne du Pacifique contre les Japonais pendant la Seconde Guerre mondiale, car celle-ci illustre pleinement toutes les contradictions et toute l’absurdité guerrière qu’il veut mettre en évidence. Elle fait partie d’un archipel d’îles où la nature est belle, luxuriante, respectée par les autochtones mélanésiens qui vivent heureux, en harmonie avec elle. Et quoi de mieux que la désertion de Witt, qui se réfugie dans une de ces tribus avant de se faire rattraper par la patrouille, pour rendre compte de cette guerre absurde. Absurde car elle tend aussi bien vers la destruction de soi que vers la destruction d’un écosystème auquel l’homme appartient totalement.

Le film est beau, incroyablement fort, car il reflète parfaitement cette corrélation entre les destructions de la guerre : l’Homme, par l’acte de tuer l’autre, renie le pouvoir de la Nature, tout en détruisant cette dernière et donc en se détruisant lui-même. Car si le film rend bien compte de la confrontation de chaque soldat aux ennemis japonais, il montre bien aussi que, malgré la victoire américaine dans la prise de Guadalcanal, chacun d’entre eux se détruit lui-même. 

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Et c’est bien ce que montre Malick dans sa manière de prendre un point de vue omniscient sur l’immense acte central du film que constitue la prise d’une colline de l’île par les soldats américains. Tapie dans les hautes herbes, comme le sont les soldats qui subissent très durement la violence de bombardements et de tirs, la caméra passe d’un point de vue à l’autre, flottant comme un fantôme qui attend celui qui mourra dans son monde de mort. Car c’est bien de la mort qu’il s’agit, et la ligne rouge dont parle le film, c’est cette frontière irrémédiable, sanglante, que chacun d’entre eux traversera. Ceux qui mourront s’effaceront définitivement (mis à part les cadavres des Japonais qui rendent compte de la violence inhumaine de la guerre, Malick ne s’attarde presque jamais sur les cadavres des Américains qu’il suit dans la bataille) pour rejoindre le mouvement fantomatique de la caméra sur sa steadycam. Lorsque les Américains décimeront un camps de Japonais, la caméra s’avancera vers l’un d’entre eux qui, terrorisé, reculera en regardant l’objectif. La caméra est alors soit la mort, soit le fantôme des dizaines de soldats américains morts.

En personnifiant ainsi son outil de travail, Malick insiste réellement sur l’absurdité de la guerre. En prenant le point de vue des Américains réfugiés derrière la mince barrière des hautes herbes, subissant les attaques de Japonais longtemps invisibles et hors d’atteinte car nichés sur le plus haut talus, le réalisateur émet cette proposition cruelle : c’est l’idée même de la guerre qui tue les hommes. C’est l’idée d’un monde naturel face auquel l’Homme ne peut combattre. Et les images du sang qui gicle sur les herbes, et que l’on imagine donc couler comme pour nourrir la terre dans laquelle elles poussent, ainsi que les plans de coupe qui montrent les animaux présents dans la nature environnante, sont autant de postulats iconographiques qui affirment avec force ce décalage entre une Nature apaisée, harmonieuse, et les hommes qui, happés par la violence de la guerre, sont détournés de sa contemplation et de leur élévation spirituelle. 

Et si certains survivent, les autres prennent vite conscience de la destruction qu’opère la guerre sur leur vie. L’un perd sa femme qui ne peut se résoudre à vivre la vie d’épouse d’un engagé et tombe dans les bras d’un autre resté en Amérique. Un autre perd son poste de supérieur et se voit contraint de quitter « ses fils », un dernier tombe dans l’alcool ou perd sa santé mentale et devient complètement fou. Seul Witt semble s’en sortir et rester le même face à l’adversité car son expérience de déserteur lui a permis de « voir la lueur », de contempler et de s’élever face à la Nature. Alors que toutes les voix off chuchotent le désespoir de chacun, leurs questionnements et leurs doutes qui les empêchent de voir la même lueur, Witt comprend l’absurdité de la guerre qui devient alors l’absurdité de la nature humaine. Jim Cazeviel joue parfaitement la béatitude apaisée de son personnage, dont la voix-over est constamment habitée par ce dialogue avec une Nature divine, toujours là, et dont il devient, à la fin du film, un membre à part entière. Après sa mort, sa voix résonne à nouveau, sur les mouvements fluides et fantomatiques de la steadycam, comme si son esprit était toujours là : « Oh mon âme… Laisse-moi pénétrer en toi. Regarde au travers de mes yeux, regarde les choses que tu as créées… Toutes resplendissantes ».

La guerre continue, Witt est mort, mais il fait partie intégrante de la Nature car il a su la regarder en face et la contempler. Le dernier plan, comme pour représenter une dernière fois le regard apaisé de Witt, montre une plante verte, une feuille, poussant sur la plage, seule, isolée, tournée vers la mer et l’infinité de la Nature. Il n’est plus l’Homme qui repousse sa condition de Nature et refuse la contemplation, il devient l’objet naturel à contempler au même titre que tous les autres sur lesquels il a réussi à porter son regard malgré la violence et l’effervescence absurde de la guerre qui happe et détruit les soldats. 

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Ainsi s’achève ce plaidoyer contre l’absurdité de la guerre au profit du respect du pouvoir de la Nature, et de l’élévation spirituelle à la contemplation de celle-ci, et à la prise de conscience que l’Homme en est partie intégrante. Si La Ligne rouge est un film bouleversant c’est qu’il montre à quel point ces guerres sont littéralement contre-Nature

Simon Bracquemart

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Publié dans 4 - La guerre au cinéma, LE SUJET DU MOIS
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