Adieu au langage, de Jean-Luc Godard

Note : 5/5 

Le dernier film de Jean-Luc Godard montre une nouvelle fois la vivacité de son inventivité formelle et la vigueur de sa pensée. En voilà un qui, du haut de ses 83 ans et auréolé d’une carrière à l’exigence dont peu peuvent se vanter, se permet encore d’interroger les images et d’offrir un grand film sensible et intelligent.

© Wild Bunch

© Wild Bunch

Un homme marié et une femme libre, un chien qui erre, la nature et la métaphore : pourquoi  vouloir résumer  »l’histoire » d’un film qui refuse, justement, la narration canonique ? Adieu au langage, c’est un film sur l’amour, le cinéma, la parole, le temps. Et qui, pour aborder ces sujets dont beaucoup de films parlent, sait se doter, lui, d’une forme inédite dans le paysage cinématographique actuel et que Godard développe depuis bien des années déjà. Un film à voir comme un « essai d’investigation cinématographique » pourrait-on dire, entre expérimentation sur les images et les sons, et véritable réflexion sur les discours, la pensée, l’histoire.

Godard a choisi de tourner le film en 3D. Surprenant ? Pas tant que ça quand on sait que le réalisateur d’A bout de souffle a toujours suivi au plus près les avancées technologiques. Dans Adieu au langage, point d’effets spectaculaires ou de monstres fonçant gueule ouverte vers l’objectif : en tournant en 3D, Godard réinvente les procédés les plus anciens du cinéma, à commencer par la surimpression. Avec la 3D, il souligne ce procédé habituel, et interdit de fait toute paresse visuelle. On aime tout particulièrement ces beaux plans à la surface de l’eau : là où notre vision habituelle nous ferait confondre le fond de la rivière et les feuilles mortes sur l’onde, la 3D recrée la séparation pour nous offrir ces éléments de la nature comme autant de métaphores, notions autour desquelles s’articule le film.

L’oeil est ainsi constamment mobilisé, par les effets 3D bien sûr, mais aussi par leur absence. Plutôt que d’insister sur la 3D à grand coup d’effets gratuits, Godard préfère les notes discrètes, et remonte à ses origines picturales, jusqu’à Piero della Francesca : il s’agit de « faire entrer le plat dans la profondeur », de prendre la technologie à contre pied (à contra-diction comme dirait Godard) pour en faire quelque chose de nouveau.

L’inventivité visuelle de Adieu au langage ne se limite pas bien sûr à son usage de la 3D : Godard parvient à donner à la vidéo un grain inédit, entre l’effet amateur du tremblement et de la saute, et un travail remarquable des couleurs, souvent saturées, qui donnent au film une dimension picturale vraiment belle, portée encore par des plans très construits, volontiers désaxés. Le film offre par ailleurs un travail sonore déroutant entre musique, discours en voix off et effets de post-production. Avec ses coupures brutales ou ses enchâssements, la bande sonore du film, pleine de grincements, de parasites, de couinements, accompagne le montage rapide des images dans une même démarche de brisure du code.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : interroger le langage dans son opposition à la communication, entre des êtres présents dans le même plan et séparés par leur rapport à la parole, mais aussi entre les images. Face à un langage cinématographique installé et en apparence indéboulonnable, Godard est l’un des rares à poursuivre un vrai travail de réflexion sur ce code trop répandu. C’est ce qui surprendra les spectateurs peu habitués à de tels films : Adieu au langage nous maintient constamment conscients de la nature des images que nous regardons – une démarche que Godard mène depuis longtemps.

© Wild Bunch

© Wild Bunch

Cette puissance réflexive n’en fait pas, contrairement à ce que diront certains, un film « difficile », « incompréhensible », « intello » : Adieu au langage, comme les autres films de Godard qui subissent tous ce jugement a priori, demeure résolument sensible. Il faut se laisser happer par la beauté et, parfois, la rudesse, d’un film où s’entrecroisent et s’entrechoquent les images d’archives, historiques et cinématographiques, l’histoire d’amour d’un couple, l’errance d’un chien. Son montage refusant toute chronologie nous dit autre chose du temps, un temps de la vie bien plus  »réaliste » que la structure faussement logique de la plupart des productions. Adieu au langage prend ainsi les traits d’un puzzle magnifique qui parvient – c’est rare ! – à croiser la réflexion et la contemplation, l’intellectuel et le sensible, auxquels il faudrait ajouter l’humour de certaines situations ou propositions (« la question est la suivante : l’État est-il prêt à légaliser le meurtre pour réduire le chômage ? »).

Résolument ancré dans l’actualité (la crise, les nouvelles technologies), le film a des allures d »’ultime » réalisation : on y retrouve de grands motifs godardiens, tant formels (voix off récitantes, clins d’oeil picturaux, littéraires ou cinématographiques, inscription des lettrages dans les images) que thématiques (les amours contrariées, la politique et les idéologies, l’étendue d’eau propice au voyage). Et puis le cinéaste s’y projette de façon étonnante. Il apparaît en chair et en os, mais c’est surtout à travers son chien, Roxy, grande vedette du film, que le cinéaste se laisse lire. Ce chien qui erre en forêt, au bord du lac, saisi par la caméra, ce pourrait être le chien d’Ulysse, le seul à reconnaître le roi d’Ithaque à son retour de Troie.

Le constat pourrait donc être plus sombre qu’il n’y paraît. Il faut dire que l’ouverture du film, rappelant que les vaincus finissent tout de même vainqueurs, tire le film vers une certaine mélancolie que contre-balance l’incroyable acuité du regard porté sur l’amour, la vie, le temps. La fin du film montre bien, ou plutôt met en sons, cet entre-deux de la mélancolie et de la sérénité, de la mort et de la vie : aux hurlements (à la mort) de Roxy se superposent les vagissements d’un nouveau-né.

Ce ne sera certainement pas le dernier film de Godard (espérons-le !), mais le cinéaste semble ici avoir atteint une forme de maturité sereine. A son âge, Godard peut regarder en arrière avec mélancolie, sans pour autant tourner le dos à un avenir doux où court un chien fidèle sous la pluie. Surtout, sa vivacité est loin d’être éteinte, et nous offre encore des films vraiment audacieux.

Jean-Luc Godard © MaxPPP/Keystone/Gaetan Bally - 2014

Jean-Luc Godard © MaxPPP/Keystone/Gaetan Bally – 2014

Un mot, pour finir, sur l’absence de Godard à Cannes, un faux événement qui semble avoir étonné tout le monde là où sa venue aurait justement constitué une vraie surprise. Face au déluge cannois de discours hypocrites sur le cinéma, les propos acerbes d’un Jean-Luc Godard (écouter, à ce propos, son récent entretien avec Patrick Cohen sur France Inter) font du bien, et on comprend pourquoi son déplacement à Cannes n’avait pas de sens.

Les organisateurs auraient certainement voulu un peu de polémique. En guise de réponse, Godard leur oppose une courte lettre filmée (http://www.festival-cannes.com/fr/mediaPlayer/14236.html) et surtout Adieu au langage : un film téméraire et exigeant qui, heureux hasard, interroge justement l’état du langage. Gageons qu’il repartira bredouille, et c’est très bien comme ça : Jean-Luc Godard n’a certainement pas besoin d’un nouveau trophée à ranger au fond de son grenier.

Alice Letoulat

Film en salles depuis le 21 mai 2014.

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Publié dans À L'AFFICHE, Mai 2014
3 comments on “Adieu au langage, de Jean-Luc Godard
  1. nouvellesvagues dit :

    Ah, notre bon vieux Godard…

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