Noé, de Darren Aronofsky

Note : 1/5 

L’arche du néant

A la fin de Noé, athées ou pas, le film réussit son coup : nous aussi nous demandons à Dieu pourquoi il est resté silencieux à nos prières pendant 2h20. Car le dernier film de Darren Aronofsky n’est pas seulement d’un mauvais goût absolu, il est aussi la parabole parfaite et impitoyable de l’ennui. Comment ce cinéaste talentueux (chronologiquement Pi, Requiem for a Dream, The Fountain, The Wrestler, Black Swan : il y a de quoi y trouver son compte) en arrive à ce point de rupture si important ? Par respect pour le Aronofsky des grands films, il nous faut analyser point par point ce qui justifie un tel naufrage.

© Paramount Pictures

© Paramount Pictures

Papa Ours Noé n’aime pas les hommes parce qu’ils mangent de la viande et arrachent des fleurs du sol pur que le Créateur a mis tant de temps à faire naître. Ce dernier est tellement écolo qu’il ne supporte pas cette situation et demande à Papa Ours de construire une arche pour y mettre les « innocents » (les animaux, qui sont les plus pures bestioles de l’univers apparemment) en attendant le déluge. Avec Maman Ours et leur progéniture, ils s’en vont trouver un lieu propice à la construction. Ils se font aider par des monstres de pierre loués au Seigneur des Anneaux, les Veilleurs qui les défendront contre l’invasion des hommes.

La première chose qui agace dans Noé, c’est encore une fois cette contamination du blockbuster moderne et de son sérieux de plomb, sans aucune volonté d’alléger la perception du spectateur, sans vouloir le laisser respirer dans toute cette gravité, loin d’un J.J. Abrams ou du très amusant Avengers. Nous ne sommes pas là pour rigoler : nous sommes là pour voir un homme extraordinaire qui n’a apparemment jamais souri de sa vie, avec sa famille qui considère le moindre geste du patriarche comme un ordre ou une menace. Quand on pense que certains films prennent leurs sujets à la rigolade !

Et pourtant, c’est bien lorsque Noé se prend pour un film sérieux qu’il devient risible. La plupart des phrases prononcées dans le film sont des dialogues de bande-annonce, où chaque mot est destiné à claquer aux oreilles comme s’il avait pour but de donner une puissance épique aux images qui l’accompagnent. Une mixture détestable qui ne met que plus en relief une mise en scène d’une inefficacité redoutable. On nous fait croire qu’il suffit d’un immense travelling aérien sur l’arche numérique pour insuffler une dimension grandiose, quand elle n’est que grandiloquente. Tout tombe malheureusement à plat, tout est affreusement vide de sens. Aronofsky, sous sa nouvelle casquette de réalisateur de films à moyens, en oublie de nous donner de quoi croire et s’enfonce à chaque minute dans un récit régi par un temps arrêté, son seul objectif étant de délivrer une vision sans rythme ni identité du mythe du patriarche de la Bible.

© Paramount Pictures France

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Car tout dans Noé nous confirme ce pronostic. L’interprétation d’abord, avec un Russell Crowe au visage volontairement fermé et qui résume son jeu à ses mâchoires carrées en crispation (puisqu’on vous a dit qu’il est en colère !), Jennifer Connelly la bouche entrouverte parce qu’elle a peur pour sa famille et Emma Watson dont le regard inquiet est resté le même que celui d’Hermione. Les crises de rage des uns et des autres contrastent forcément avec le flegme tout particulier d’Anthony Hopkins et la fougue guerrière de Ray Winstone en Toubal-Caïn, descendant du mauvais Caïn et représentant du capitalisme belliqueux qui détruit notre magnifique mère Nature.

Les personnages ensuite. Si l’on cherchait une définition du manichéisme, on serait donc au bon endroit. On nous indique tout de même que, malgré sa colère et sa misogynie, Noé est fidèle à Dieu, intègre surtout lorsqu’il s’agit de laisser mourir la promise de son fils dans les bois ou tuer les derniers survivants d’une civilisation désormais éteinte (la barbe de Noé est-elle la même que celle de nos intégristes contemporains ?). N’allons pas non plus chercher une psychologie trop prononcée du côté des méchants : ils sont tous sales et moches et ils ne sont pas végétariens, c’est sans doute pour ça qu’ils violent des femmes. Celles-ci n’ont d’ailleurs pas leur mot à dire, du moment qu’elles sont fécondes.

A part ça ? Le film, ne sachant décidément plus comment accrocher son public, se transforme en survival pendant la dernière heure, une fois l’arche refermée et la population décimée. Toubal-Caïn réussit en effet à monter in extremis dans le vaisseau et se terre pendant seulement neuf mois, soit le temps pour Emma Watson d’accoucher des deux petits-enfants de Papa Ours qui veut les tuer (alors qu’elle était stérile au départ, c’est fou tout ce qu’on peut faire avec un peu de Dieu). Inutile de rappeler que tout cela est une adaptation des plus libres de l’histoire originelle, que l’heroic fantasy n’existait pas lorsque Dieu créa la planète et que Noé et sa famille n’avaient pas encore leur carte d’adhérents à Europe-Ecologie à l’époque. Il est pourtant étrange qu’un film aussi revendiqué environnementaliste utilise autant d’eau et fasse tomber autant d’arbres pour quelques plans (en prises de vue réelles évidemment).

© Paramount Pictures France

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On pourrait louer les qualités de Noé pendant encore quelques paragraphes, et la critique venimeuse qui apparaît n’est, bien sûr, l’avis que d’une seule personne. Mais pour le fidèle de la première heure des oeuvres de Darren Aronofsky, la déception n’en a été que plus grande et l’arrière-goût plus amer. Certains de ses thèmes de prédilection (l’obsession, le perfectionnisme, la quête du divin, etc.) sont bien là, mais passés à la moulinette du dollar là où Pi et The Wrestler brillaient par leur intimisme, là où Black Swan appelait une symbiose entre la virtuosité de la danse et le baroque de la réalisation, là où The Fountain trouvait une abstraction visuelle aussi belle que le désespoir de son sujet. Un cinéaste qui a, de tous temps, été à l’extrême pour privilégier la catharsis et qui ne se risquait jamais à la dépasser. Et si Aronofsky n’a jamais été un auteur de la subtilité, il avait au moins le bon sens de s’arrêter là où le grotesque commençait. Noé n’est finalement que le revers sombre d’une médaille qui savait toujours retomber du bon côté.

Larry Gopnik

Film en salles depuis le 09 avril 2014

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Publié dans Avril 2014, À L'AFFICHE

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