Les trois soeurs du Yunnan, de Wang Bing

Note : 4/5

Le regard documentaire simple et humble que porte Wang Bing sur la Chine s’avère toujours plus fort. Son récent détour par la fiction – le saisissant Fossé, en partie inspiré de l’un de ses propres documentaires – n’a pas rompu le geste : Wang Bing filmait ses personnages, prisonniers du désert de Gobi, avec la même rigueur sans concession. Persona non grata dans son pays, Wang Bing n’est toutefois pas empêché de diffuser ses films à l’étranger, le gouvernement chinois étant trop content de profiter de la publicité culturelle que les artistes de talent font à la Chine.

© Les Acacias

© Les Acacias

Wang Bing bénéficie donc d’une certaine liberté, et sa démarche documentaire est précieuse : le cinéaste ne s’interdit pas de filmer la face cachée du géant chinois et peut ainsi rendre compte, donner à voir, témoigner. Il s’attache avec délicatesse au sort des plus humbles, donnant à son cinéma une dimension politique bienvenue. Dans Les trois soeurs du Yunnan, il suit le quotidien d’une région rurale, perchée à plus de 2000m d’altitude, bien loin de la Chine citadine et modernisée. Dans cette province reculée, les enfants sont laissés à eux-mêmes, et l’aînée, 10 ans, a déjà la maturité d’un adulte.

Des repas pris tous ensemble dans la poussière à la garde des troupeaux en passant par la collecte de morceaux de terre pour la litière des cochons, le quotidien des habitants du petit village est répétitif et toujours inchangé : la misère ne disparaît pas, la situation familiale – la mère partie, les enfants séparés – ne s’améliore pas. Wang Bing a filmé pendant plusieurs mois, dans des conditions épouvantables (il en est tombé malade) et sans relâche – près de deux-cents heures de rush ! – le cycle des saisons et le monde qui, comme elles, tourne en rond. Le constat est amer : la situation d’extrême pauvreté semble ne jamais devoir prendre fin, et révèle l’abandon d’une politique communiste depuis longtemps vendue aux impératifs de marché.

Wang Bing ne cède cependant jamais à la tentation du discours surplombant : il filme ces êtres pour ce qu’ils sont, ne les utilise jamais pour servir un propos. Il faut dire que les images sont suffisamment parlantes, au plus près du réel du quotidien tout en s’autorisant des vues parfois contemplatives sur le paysage, rude, inhospitalier mais pourvu d’une certaine noblesse, qui l’accueille. Le refus de l’intervention de celui qui filme tire le documentaire vers l’humanisme et l’empathie : jamais présent à l’image, Wang Bing ne s’octroie pas non plus de voix off et ne pose pas de questions. Une telle démarche démontre tout à la fois la réussite de son immersion dans le Yunnan, dont les habitants l’ont accueilli, et, plus important pour un cinéaste, sa pleine confiance dans la force des images.

Ainsi, le regard du documentariste, sans intervenir directement sur les situations, parvient à nous les rendre plus sensibles et chaque visage, chaque situation émeuvent. On dépèce et vend le cochon dans la cour de l’école, la salle de classe est surpeuplée d’enfants agités, la jeune Yingying fait ses devoirs entre deux gardes de brebis, sous le regard d’un grand-père qui lui reproche d’« avoir encore le nez dans ses livres ». Ce n’est toutefois pas un monde malheureux que filme Wang Bing : la communauté y est resserrée, les enfants jouent ensemble. Le film développe un bestiaire important et parfois drôle, comme cette brebis terrorisant un chien de berger peu efficace.

Ce qui impressionne surtout dans la démarche documentaire de Wang Bing, c’est son infinie patience. Au plus près du quotidien des êtres qu’il filme, le cinéaste refuse toute dramatisation mal venue et fait de la répétition la modalité temporelle du film. Wang Bing ne craint donc pas de filmer plusieurs transhumances, conserve au montage les nombreux repas, insiste sur les préparatifs matinaux. La durée même du film (deux heures et demie) traduit l’éternel recommencement de la situation des trois soeurs et de leurs proches. D’emblée, le quotidien des villageois nous est donné dans sa dimension la plus précaire, sans qu’intervienne une quelconque béquille narrative. On pense immanquablement aux Travaux et les Jours, de Hésiode : le regard documentaire de Wang Bing s’inscrit dans la même démarche poétique et humaniste.

© Les Acacias

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Le geste peut paraître simple, mais une telle humilité, dont la force dénonciatrice est plus grande qu’un long discours, est malheureusement bien rare. Wang Bing prouve une nouvelle fois, s’il en était besoin, l’acuité et la puissance de son regard.

Alice Letoulat

Film en salles le 16 avril 2014.

À voir :  »Wang Bing – Jaimes Rosales, Cinéastes en correspondance » au Centre Pompidou (Paris), du 14 avril au 26 mai 2014.

À lire : Alors, la Chine, livre d’entretiens avec Wang Bing par Emmanuel Burdeau et Eugenio Renzi (Éditions Les Prairies Ordinaires).

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Publié dans Avril 2014, À L'AFFICHE

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