Aimer, boire et chanter, d’Alain Resnais

Note : 3/5

Nombreux sont ceux qui voyaient dans Vous n’avez encore rien vu le film d’adieu d’Alain Resnais. Le geste aurait été si solennel : un metteur en scène regroupant ses comédiens fétiches autour de son œuvre après sa mort. Certainement trop solennel : Alain Resnais ne planifiait pas ses films pour se retirer avec les honneurs en attendant la mort. Preuve en est que ce film, son dernier, non conçu comme tel, respire une naïveté joyeuse.

Ce projet n’est pas tombé de la dernière pluie, Aimer, boire et chanter est la troisième adaptation de l’oeuvre de Sir Alan Ayckbourn par Alain Resnais. La première est le(s) film(s) le(s) plus anglais du réalisateur, Smoking/No Smoking en 1993, puis Cœurs en 2006. En travaillant le scénario de Cœurs avec Laurent Herbiet, Alain Resnais projette déjà cette nouvelle adaptation. Fidèle au style du dramaturge, il conserve le récit et les intentions de la pièce The Life of Riley.

Celle-ci narre les derniers mois de la vie de Georges Riley atteint d’un cancer, entouré de ses amis de toujours : Kathryn et Colin, Tamara et Jack, et son ex-épouse Monica. Ses amis entreprennent de le faire participer à une pièce de théâtre qu’ils préparent pour la rentrée. Au fil de leurs répétitions et de l’avancée de sa maladie, chacun et surtout chacune y va de sa petite attention envers Georges, si bien qu’un mystère s’installe : qui l’accompagnera pour ses dernières vacances à Ténérife ?

Cela constitue à mon goût l’élément pauvre du film. Le scénario adapté de la pièce transpire le vaudeville et la superficialité de ses enjeux. Si on se laisse aller à suivre le récit, celui-ci n’est pas des plus stimulants. Petites querelles entre époux, bavardages et qu’en-dira-t-on, jalousie des maris et concurrence des femmes… Les péripéties ne renouvellent en rien le genre et décrochent avec peine quelques sourires.

Heureusement que les comédiens jouent le second degré et utilisent la théâtralité du récit. Par leur jeu, nous ressentons leur exaltation et plaisir d’acteurs. Ils jouent les personnages et s’en amusent. Ils jouent des comédiens de théâtre jouant des comédiens plus ou moins amateurs préparant une pièce. Le récit semble alors un prétexte au film préparé et tourné avec plaisir pour le plaisir. Alain Resnais s’amuse avec ce film léger comme il en a ponctué sa filmographie. Après le sublime Vous n’avez encore rien vu, il semble s’accorder un divertissement, un film pour le fun.

© F comme film/ Arnaud Borrel

© F comme film/ Arnaud Borrel

Restant fidèle donc à la pièce, Alain Resnais reprend le parti de ne dévoiler ni le physique ni la voix de Georges Riley. Nous comprenons rapidement cette intention et acceptons cet anonymat. De ce fait, ce « mystère » est un flop tout comme celui de l’accompagnatrice à Ténérife. Si Sir Ayckbourn est devenu « Sir » pour ses services rendus au théâtre britannique, ce n’est certainement pas grâce à cette pièce qui retient peu d’intérêt à mon humble avis.

Ce qu’il y a de bon dans cette adaptation est qu’elle n’échappe pas à la touche d’Alain Resnais. Il apporte dans ses choix multiples (lumière, musique, décor…) une fraîcheur et une légèreté à ce vaudeville banal. Les décors nous marquent le plus. Avec Jacques Saulnier, il fait le pari de remplacer les murs de décors traditionnels par des pans de tissus suspendus et peints. Affirmant sa mise en scène théâtrale et créant un espace scénique singulier, à l’esthétique forte laissant une grande liberté aux comédiens. Le studio décomplexé permet également un mariage heureux entre le travail de la lumière et celui des décors. Comme dans Smoking/No Smoking tout est faux et cherche à l’être. Nul réalisme dans son approche. Si il choisit de présenter les lieux de l’action par des images tournées en extérieur dans les environs de York, l’étape d’après les présente sous la forme des dessins de Blutch rappelant les intermèdes « Ou bien » de Floc’h pour Smoking/No Smoking. Ces dessins serviront également d’intermèdes pour le passage d’un décor à un autre, d’une saison à une autre, toujours accompagnés par la musique guillerette et ludique de Mark Snow.

© F comme film/ Arnaud Borrel

© F comme film/ Arnaud Borrel

A 91 ans, Alain Resnais conservait son originalité et son inventivité pour toujours remettre en question les acquis de sa belle carrière. C’est cela qui lui valu le prix Alfred-Bauer du jury des Ours d’argents au festival de Berlin cette année, prix récompensant un film ouvrant de nouvelles perspectives dans l’art cinématographique et offrant une vision esthétique novatrice et singulière. Porté par l’admiration pour son collègue et aîné Manoel de Oliveira, Alain Resnais est parti la tête encore pleine de projets.

Son dernier titre Aimer, boire et chanter tiré d’un opéra de Johann Strauss reflète sincèrement le cinéaste à l’oeil pétillant trouvant l’exaltation dans chaque moment de la vie.

Au revoir Monsieur Resnais.

Marianne Knecht

Film en salles depuis le 26 mars 2014

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Publié dans À L'AFFICHE, Mars 2014

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