Leçons d’harmonie, de Emir Baigazin

Note : 4/5

Le Festival Premiers Plans d’Angers, spécialisé dans les premiers films, a décidément du nez pour repérer de jeunes réalisateurs prometteurs. C’est le cas cette année avec Leçons d’harmonie, premier long métrage du kazakh Emir Baigazin, Grand Prix du Jury pour l’édition 2014. Une découverte à plusieurs niveaux : celle d’un cinéaste qui, quoiqu’encore jeune (trente ans !), sait porter un regard inédit sur le monde, et celle d’un pays à la filmographie rare – à noter que Darezhan Omirbayev vient également de sortir un film, L’Étudiant – et dont on n’entend peu parler, si ce n’est pour évoquer les frasques de son président.

On est donc doublement curieux lorsque commence le film, d’autant plus que son sujet se veut plutôt universel, et, sur le plan cinématographique tout au moins, très occidental : dans une campagne reculée du Kazakhstan, Aslan est un jeune garçon de treize ans. Il est un peu étrange, perfectionniste, maigrichon, trop intelligent et taiseux pour ses camarades qui le brutalisent. Bolat, la terreur de l’école, interdit à quiconque de lui adresser la parole. Le déjà solitaire Aslan s’enferme encore davantage et ourdit sa vengeance.

© Arizona Films

© Arizona Films

Le sujet, donc, rappelle de nombreux films sur l’enfance et même, en partie, quelques récents films américains  »de campus » (Elephant, de Gus Van Sant). Evidemment, transposé au Kazakhstan, un tel récit prend une tournure différente, notamment grâce à son intérêt pour les personnages secondaires et à l’amplitude de sa chronologie qui permet au film de se renouveler.

Si le récit porte essentiellement sur Aslan, le jeune garçon joue un rôle assez trouble : pour le spectateur, il est à la fois le médiateur du regard grâce auquel on pénètre dans l’horreur de l’adolescence, mais il est aussi l’objet de ce regard, celui que l’on scrute et dont on observe la dangereuse et inquiétante évolution. Obsédé par l’hygiène et le fonctionnement de son corps (il n’a de cesse de se doucher et de répéter le même exercice), il est aussi passionné de physique et de chimie et aime capturer de petits animaux, deux passions qu’il réunit dans la conception d’une effrayante mini-chaise électrique à destination d’un cafard, substitut de Bolat.

On sent venir l’escalade vers la violence, mais le film parvient habilement à ne pas construire son récit autour de cette seule structure narrative un peu éculée. Le film s’éloigne souvent de son personnage principal pour scruter le fonctionnement interne du collège où l’on découvre que le brutal Bolat est lui-même soumis à une hiérarchie qu’il ne contrôle pas. L’arrivée d’un nouvel élève, Mirsayin, venu de la ville, relance le sujet de la brutalité à l’école : nouveau copain d’Aslan, il se fait à son tour martyrisé mais, à la différence de son ami à la colère rentrée, n’a de cesse de se débattre, au sens propre. On apprécie aussi les petits rôles, parfois à peine esquissés, mais qui appuient encore le sujet principal (le camarade brutalisé qui risque de perdre sa jambe) ou s’en éloignent carrément pour évoquer la situation d’un pays (la jolie fille de la classe, la seule à être voilée, constamment effrayée par les garçons et leurs intentions).

© Arizona Films

© Arizona Films

La force du récit réside tout de même dans ce personnage principal insondable dont les réactions face à la cruauté ne sont que physiologiques (vomissements). Ce sont ses actes qui nous permettent d’établir une graduation de sa colère (de la mini-chaise électrique, on passe à l’arme artisanale). Quelques séquences de rêve permettent de sauver Aslan de la complète insensibilité. Ce choix d’un personnage étrange, sur qui tout glisse, n’est pas un défaut, au contraire il distille une incertitude constante sur ses intentions. De ce qu’on en voit, Aslan pourrait tout autant mener à terme ses velléités meurtrières, ou au contraire en rester à leur simple fantasme, tandis que le plus combatif Mirsayin pourrait bien, lui, réaliser leur rêve commun.

C’est ainsi que le film parvient à nous perdre habilement quand il s’oriente sur le terrain judiciaire après une ellipse étrange et belle. En plus de nous plonger dans un autre enfer (celui de la police kazakh, qui torture des garçons de treize ans pour les forcer à s’accuser l’un l’autre), la redirection narrative accentue un mystère délicat déjà présent dans la première partie du film, celui du mal présent chez une victime (peut-on être mauvais si le reste du monde l’est aussi ?). Habilement, le film refuse de mettre un terme définitif à la question : malgré les explications finales, les derniers plans maintiennent l’incertitude et nous ramènent au printemps après un récit hivernal, et bouclent visuellement le film.

Outre son récit somme toute assez commun mais très habilement déployé, Leçons d’harmonie témoigne d’un regard déjà affûté de la part de son réalisateur. La composition de chaque plan est impeccablement travaillée, la prédominance de plans fixes n’empêche pas quelques magnifiques mouvements latéraux dans la classe, d’un élève à l’autre, recréant ce fonctionnement en va-et-vient d’une hiérarchie adolescente potentiellement cruelle. On retiendra de cette très belle mise en scène la pâleur des couleurs hivernales à laquelle s’opposent les quelques plans verts du printemps, et la grande confiance visuelle du film qui lui permet de ne jamais tomber dans le bavardage explicatif et fastidieux.

Surtout, on aime ces quelques plans sublimes sur la campagne kazakh grâce auxquels les paysages deviennent à leur tour personnages horizontaux, tout à tour compléments ou rivaux de la verticalité des hommes et de la transcendance. L’harmonie recherchée constamment par Aslan réside bien dans ce dialogue entre matérialité et spiritualité : organiser le monde par la physique et s’y inscrire par le rituel (la douche, l’exercice, le talisman). Un rituel qui est d’ailleurs inaugural, puisqu’après quelques plans, le film s’ouvre sur l’égorgement du mouton, un plan qui aurait certainement fait plaisir à André Bazin par son refus du montage et, du même coup, la force d’authenticité qui s’en dégage.

© Arizona Films

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Malgré une progression pas toujours facile – quelques longueurs demeurent –, Leçons d’harmonie nous fait espérer le meilleur de son réalisateur, à défaut de nous faire espérer le meilleur du monde et des hommes. Si le film admire en effet la beauté de la nature, l’étendue de la violence à tous les niveaux et son éternel recommencement semblent interdire à l’homme, une fois adulte et ayant donc intégré cette violence, de s’inscrire dans le monde et d’accéder à l’harmonie. Heureusement, semble dire le dernier plan, à défaut de vivre l’harmonie, on peut toujours la rêver, et la voir… au cinéma.

Alice Letoulat

Film en salles le 26 mars 2014

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Publié dans À L'AFFICHE, Mars 2014

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