I am Divine, de Jeffrey Schwarz

Note : 4/5 

Avec le documentaire I am Divine, consacré au drag-queen Glenn Milstead alias Divine, figure de la contre-culture américaine, Jeffrey Schwarz parcourt vingt ans de transgression underground et remet en lumière un univers joyeusement trash aujourd’hui assez méconnu mais dont l’héritage se ressent encore.

© pro-fun

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Retraçant chronologiquement la vie de Divine, le film s’appuie sur de nombreuses archives et les témoignages de ses proches, sans recourir à une trop facile et encombrante voix off. Il parvient à redonner corps – si on ose dire ! – au personnage excentrique de ce garçon de Baltimore, déjà rond et « féminin » selon les mots de son médecin, et dont la rencontre avec le réalisateur John Waters l’amène à s’imposer progressivement comme une égérie majeure de la culture pop.

A travers son personnage, I am Divine explore l’Amérique underground, de la fin des années 1960 aux années 1980. Loin d’être des hippies, John Waters, Divine et tous les autres sont d’abord des freaks, regroupant des marginaux abonnés aux drogues en tout genre. Glenn s’attaque aux codes de beauté qui régissent l’univers des drag-queens et revêt, lui qui est très enrobé, des tenues moulantes habituellement réservées aux minces. Devant la caméra du jeune John Waters naît Divine, personnage excentrique de femme énorme et survoltée. Les deux complices s’inspirent, entre autres, de l’outrageuse Jayne Mansfield.

C’est le début d’une collaboration qui donne lieu à de nombreux films dérangeants, John Waters ayant trouvé en Divine sa « muse ». Ainsi, en 1967, soit quelques années seulement après l’assassinat de Kennedy, Divine incarne Jacky dans la reconstitution grotesque que tourne Waters de l’événement (Eat your makeup). En 1972, Pink Flamingos fait sensation dans le milieu de la contre-culture et Divine devient un phénomène, notamment grâce à la scène finale dans laquelle il mange une crotte de chien. I am Divine retrace ces années avec un humour tendre et des archives cocasses, où l’on assiste aux préparatifs de la fameuse scène et aux problèmes d’organisation qu’elle a suscités (il a bien fallu faire déféquer le chien…).

© Zelig Films Distribution

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I am Divine parvient habilement à se maintenir sur le fil entre le burlesque trash et joyeux dans lequel est né le personnage de Divine et, déjà, la gravité des dérives d’un être véritablement hors-norme : de plus en plus gros, trop dépensier, Divine est obsédé par la célébrité. Une vengeance, probablement, pour ce garçon longtemps martyrisé et invisible. Après le succès de Pink Flamingos, Divine est érigé en figure de proue de la contre-culture américaine qui ouvre alors ses portes à tous les marginaux. Divine peut s’émanciper du cinéma de John Waters, se tourne même vers la chanson (du disco où l’on perçoit des prémisses de techno). Désireux de prouver son talent de comédien en dehors du personnage un peu cannibale de Divine, il change d’image avec Polyester (1981) et surtout Hairspray, probablement le film le plus connu de Waters, qui offre à Divine les éloges du public et de la critique, et un rôle dans la série Married with children. Il meurt d’une crise cardiaque la veille du premier jour de tournage.

Le parcours de Divine, c’est donc l’histoire – classique – d’un succès et des excès qu’il engendre. Le grand intérêt du personnage réside en fait dans la matière de son succès : loin de toutes les conventions, y compris celles des drag-queens, personnalité difficile à saisir pour les esprits bornés (travesti pour les besoins du jeu, Divine n’a cependant jamais souhaité changer de sexe), Divine s’est imposé par son assurance et sa capacité à toujours repousser les limites du corps. La leçon finale de Divine –  »rien n’est impossible » – consiste bien à savoir faire de ses défauts – son poids et ses préférences sexuelles – auparavant sujets à moquerie voire pire, les raisons de son succès. Exposé ainsi sur scène, souligné par des tissus brillants et moulants, le corps de Divine est comme son personnage : exubérant, impudique, rigoureusement anti-canonique.

Les mouvements punk et grunge, le cinéma underground, les milieux gays doivent beaucoup à Divine ainsi, probablement, que de nombreux jeunes gens que la liberté soufflée par son assurance a du inspirer. Jeffrey Schwarz offre donc à cet important personnage un documentaire à la hauteur de son sujet, n’hésitant pas à incorporer quelques effets tout aussi brillants et kitsch que les robes de scène de Divine. Malgré son format assez classique, I am Divine parvient à faire revivre la folie et la démesure d’un personnage haut en couleur, grâce à des intervenants motivés, parfois farfelus, des extraits émouvants ou très drôles, et une passion contagieuse du réalisateur pour son sujet.

John Waters © Zelig Films Distribution

John Waters
© Zelig Films Distribution

À l’heure où les tenants de la norme se présentent en victimes d’une théorie farfelue et fantasmée, et à l’heure où certains héritiers de Divine prétendent défendre les freaks pour mieux leur faire rejoindre la grande cohorte de la normalité, sans aucune volonté contestataire, il fait bon voir un tel documentaire pour comprendre ce qu’a pu être cet univers véritablement underground et incroyablement prolifique, fait de remises en question de l’ordre et de total refus d’assagissement, et de rappeler le rôle tutélaire de l’indomptable Divine.

Alice Letoulat

Film en salles le 26 mars 2013

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Publié dans À L'AFFICHE, Mars 2014

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