Wrong Cops, de Quentin Dupieux

Note : 2/5 

Initialement, Wrong Cops se présentait comme un court métrage, une sorte de spin-off de Wrong regroupant Mark Burnham (présent dans Wrong) et Marylin Manson. Un projet séduisant donc, que Dupieux a choisi de développer sur un format long, narrant les aventures, forcément farfelues pensait-on, d’un groupe de flics californiens tous plus pourris les uns que les autres. Pour moi qui avais tant aimé les films de Quentin Dupieux – Rubber et Wrong en particulier – le projet était alléchant. La déception a été à la hauteur de mes attentes : très grande.

© Quentin Dupieux

© Quentin Dupieux

Que s’est-il donc passé pour que Dupieux, dont les films s’étaient vite démarqués par leur innovation technique, leur inventivité esthétique et narrative, et leur ton tout à la fois absurde et dérangeant, nous propose aujourd’hui Wrong Cops, dans lequel manquent cruellement ces atouts majeurs qui faisaient la qualité de son cinéma ?

Cela ne commence pourtant pas trop mal : à l’écran, la dégaine de Mark Burnham en flic corpulent et patibulaire en impose. Il vend de l’herbe dissimulée… dans un rat. On reconnaît immédiatement la  »touche » Dupieux : l’image numérique léchée de son fidèle appareil photo, une profondeur de champ quasi inexistante, l’irruption de l’absurde dans une situation canonique (celle du film de flic, évidemment parodié). Mais très vite, il apparaît que Dupieux a voulu changer son  style pour proposer, selon son propre aveu, « quelque chose de plus sale ». Quelques zooms brutaux et des arrêts sur image très courts constituent visiblement sa conception d’une esthétique sans maniérisme (un maniérisme présent dans Wrong, contre lequel Dupieux déclare avoir conçu la mise en scène de Wrong Cops). Il conserve cependant cette image ultra lisse que produit le numérique, annulant totalement sa propre intention de mise en scène, qui n’était déjà, au demeurant, pas très convaincante, tant le style aseptisé des films précédents avait prouvé son efficacité moqueuse et dénonciatrice : l’irruption de la violence et de la vulgarité n’en était que plus frappante. Dans Wrong Cops, la paresse de la mise en scène (le mot est fort, mais c’est bien ce que l’on ressent, en comparaison avec les efforts stylistiques de Rubber et Wrong) souligne d’autant plus la vacuité du scénario.

On retrouve quelques situations et propositions intéressantes (un travelo barbu, Marylin Manson en ado martyrisé, Steve Little creusant frénétiquement dans son jardin, Eric Judor borgne et déformé) qui arrachent quelques rires et beaucoup de gloussements, mais rien qui pousse au défoulement contestataire des précédents films de Dupieux. C’est que le scénario de Wrong Cops, manquant cruellement d’inventivité, enfile les situations (et les apparitions d’acteurs) les unes dans les autres sans rien en dire. Avec son dispositif spectatoriel, Rubber nous tendait un miroir de notre propre situation de regardants passifs ; Wrong tapait sur la société américaine et son esthétique télévisuelle ; et avant ça Steack imaginait un futur où régnerait l’apparence. Dans le même temps, ces films témoignaient d’un sens du lyrisme rare dans un cinéma de ce genre (davantage présent dans Rubber et Wrong), faisant de Dupieux un digne héritier de Tati (la fuite finale, en plein désert, dans Wrong, clôturait splendidement le film). Wrong Cops est loin d’afficher de telles ambitions : les propositions sont parfois bonnes, mais se répètent jusqu’à se vider de toute substance. On attend désespérément qu’un événement quelconque donne du corps à ce bric-à-brac (tout aussi décousu, Wrong était quand même doté d’une ligne directrice, simple mais indispensable : Dolph cherche son chien). Le voisin blessé que l’on trimballe d’un coffre à l’autre pourrait jouer ce rôle, croit-on, mais ce n’est rien d’autre qu’un prétexte scénaristique pour justifier le croisement des histoires, et qui ne connaîtra d’ailleurs aucun dénouement. Le montage initial faisait se succéder les récits : on comprend mieux pourquoi ce montage finalement entremêlé peine à donner de la cohérence à cet ensemble disparate de personnages qui s’entrecroisent, chacun y allant de son lot de vices assumés. Surtout, Dupieux ne porte plus de vision sur le monde qu’il filme. Les gags ne sont le plus souvent qu’exclusivement graveleux, et toute poésie a disparu. 

© Quentin Dupieux

© Quentin Dupieux

On pourrait y voir un constat amer : après avoir dénoncé les travers de la société américaine, Dupieux ne peut plus qu’y assister, impuissant. Cet aveu d’impuissance – qui aurait pu sauver le film avec une vision du monde, certes désespérée, mais une vision tout de même – ne se manifeste malheureusement pas dans le récit, qui tourne tellement en rond que Dupieux ne sait visiblement pas comment l’achever (il s’y reprend à plusieurs fois tant il peine à conclure). On assiste en fait à un réel essoufflement, à la fin d’un système que Dupieux échoue à renouveler. L’évocation du monde de la musique que connaît bien Dupieux (alias M. Oizo) confirme ces soupçons d’un film de recyclage, penchant vers la réflexivité. Après trois premiers films excellents, Dupieux semble donc dans une impasse : il cherche, de son propre aveu, à renouveler son esthétique, mais échoue à la rendre pertinente ; il propose un nouveau film en apparence plus accessible, mais dans le fond vide et même ennuyant. Il semble se tourner lui-même en dérision : la femme et la fille de Sunshine regardent Rubber à la télévision.

Surtout, jamais auparavant Dupieux n’avait ainsi mis en avant sa carrière de musicien dans ses films. Ici, tout le monde écoute de la musique (celle de M. Oizo) en permanence : Duke est un spécialiste, son voisin coincé dans le coffre réclame sans cesse qu’on lui remette la radio. Rough – le double de M. Oizo ? – se rêve en faiseur de tubes, mais se heurte aux critiques. Difficile de dire que Dupieux en profite pour se venger de situations qu’il a lui-même connues : la moquerie vise davantage Rough, policier un peu minable qui s’extasie quand un tiers (le mourant) ajoute une note à son morceau décrié. Peut-être faut-il y voir le propre regret de Dupieux : celui d’un type qui, contrairement aux souhaits des producteurs, a toujours refusé de privilégier la communication mais qui, chemin faisant, a aussi oublié de se réinventer.  

© Quentin Dupieux

© Quentin Dupieux

J’avais moi-même peur de devoir reprocher à Wrong Cops un manque de renouvellement, mais je suis sortie de la projection avec le reproche exactement inverse : en interrogeant son style, Dupieux ne l’a pas remplacé, il semble y avoir tout à fait renoncé, tournant littéralement en rond (en manque de rats, Duke cache le cannabis dans du poisson : un même gag resservi deux fois en somme). Si l’origine  »spin-off » de Wrong Cops justifie la répétition, dans le titre, du film précédent, on peut aussi y voir l’aveu ultime du recyclage, ou tout au moins d’une grande fatigue. Dupieux n’avait initialement pas prévu de consacrer autant de temps à ce projet. Le résultat est loin d’être indigne, mais, au vu des précédentes propositions de Dupieux, le film attriste et inquiète. Espérons que le projet Réalité, dont Dupieux a conçu le scénario en 2008, nous rassure sur l’état du cinéma de ce réalisateur dont on espère tant. 

Alice Letoulat

Film en salles le 19 mars 2014.

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Publié dans À L'AFFICHE, Mars 2014

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