Tonnerre, de Guillaume Brac

Note : 3,5/5 

De l’aveu même de son réalisateur (1), il n’y avait pas dans Tonnerre la recherche du traitement de genres : le film de famille, la comédie romantique, le film de vacances ou encore le film noir. Et pourtant, force est de constater que tout cela se mêle allègrement dans ce drame du quotidien.

© RECTANGLE PRODUCTIONS - WILD BUNCH - FRANCE 3 CINEMA

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Soit Maxime (Vincent Macaigne), rockeur trentenaire désabusé venu passer quelques semaines d’hiver chez son père (Bernard Menez) dans la petite ville de Tonnerre. Il y rencontre la jeune Mélodie (Solène Rigot) avec laquelle naîtra une romance qui tournera vite (peut-être un peu trop) à l’obsession inquiétante. La romance se transforme jusqu’à ce que le film devienne un thriller noir. Cette largeur de registre aurait pu faire sombrer le film, et celui-ci flirte d’ailleurs assez souvent avec le gouffre. Mais cela était sans compter sur le talent de Guillaume Brac et de ses acteurs, qui permet à Tonnerre de toujours rester sur le fil.

Il est important de constater d’abord le choix judicieux d’avoir placé l’action du film dans la petite ville de Tonnerre qui donne son titre au film. Dans cette ville, il y a la présence de tous les acteurs non professionnels qui permettent, malgré la gaucherie de leur jeu, de rendre crédibles l’histoire et les sentiments de Maxime. Il y a aussi la magie de lieux étranges qui cristallisent subtilement l’émotion de l’amour naissant entre le rockeur et la journaliste. Le lavoir à la lueur étrange, irréelle, les catacombes inattendues, sont des lieux surprenants qui annoncent déjà l’avenir sombre du couple. Malheureusement ces lieux magiques ne suffisent pas à expliquer la passion destructrice que ressentira Maxime lorsque Mélodie le quittera, rapidement, pour retourner dans les bras de son ex, Ivan. 

Si la violence et la radicalité de la réaction de Maxime face à cette rupture prématurée surprennent, il faut reconnaître la qualité du jeu de Vincent Macaigne. Magnifique dans ce rôle de rockeur fleur bleue, à l’attitude adolescente, mal assuré et pataud dans ses vestes en cuir, il réussit à montrer comment son personnage découvre, en même temps que nous, avec incompréhension et horreur, la violence qu’il est capable de mettre en œuvre pour essayer de reconquérir Mélodie. Lui même ne sait pas s’il veut la reconquérir alors qu’il ne fait que la questionner sur les raisons de sa coupure de contact soudaine. Et le film trouve sa force dans ces questionnements sans réponses, laissant le spectateur libre de se faire sa propre idée sur la psychologie d’un personnage qui ne se comprend pas lui même, surpris par sa propension à la destruction et à l’auto-destruction pour une jeune femme qu’il connaît à peine. 

© RECTANGLE PRODUCTIONS - WILD BUNCH - FRANCE 3 CINEMA

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Outre l’opposition entre romance et noirceur, un troisième fil narratif offre au film sa cohérence, l’empêche de sombrer dans la béance de l’incompréhension totale, en liant le tout avec justesse. Si Maxime réagit avec tant de violence, et fait ce choix, c’est aussi pour essayer de comprendre la figure paternelle. Le père, joué par Bernard Menez, a eu une aventure avec une jeune italienne, de 23 ans sa cadette. Il a abandonné femme et fils pour aller vivre avec elle un amour passionnel de trois mois, dans une cabane au bord d’un lac. C’est le schéma que prendra, dans son escapade, Vincent. Là encore, et avec un certain talent, Brac pose les questions sans y répondre. Est-ce pour vivre la même aventure que Maxime enlève Mélodie ? Est-ce pour comprendre un peu mieux la figure paternelle ? Ou alors souhaite-t-il seulement comprendre, pragmatiquement, pourquoi il n’a pas le droit de connaître la même romance ?

Dans cette cabane, isolée au milieu des bois enneigés, au bord d’un lac, naîtra la limite de Tonnerre, pas aussi réussi qu’on l’aurait espéré face à l’ampleur dont il fait preuve. Si on comprend un peu mieux la désespérance de Maxime, la raison de sa violence, Brac ne réussit pas à expliquer totalement la raison qui a poussé Mélodie à retourner à son ancien amour, à couper les ponts brutalement avec le rockeur amoureux. Si on effleure l’idée qu’elle ne puisse s’empêcher de retourner vers Ivan, car elle l’a dans la peau, il manque une certaine intensité dans le jeu de Solène Rigot pour le faire comprendre totalement, pour que l’on puisse apprécier cette partie-là de sa personnalité trop peu développée dans le film. Si la direction d’acteur de Brac est parfaite, il manque peut-être ici de finesse dans sa direction d’actrice. Ou peut-être l’inexpérience de la jeune actrice a-t-elle empêché à son personnage d’atteindre la puissance émotionnelle qui lui manque à la fin du film ?

© RECTANGLE PRODUCTIONS - WILD BUNCH - FRANCE 3 CINEMA

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Quoiqu’il en soit, Tonnerre reste une belle œuvre, un peu fragile parfois, mais touchante et puissante dans sa faculté à embrasser ces registres divers de narration. Ses quelques maladresses sont habilement rattrapées par le jeu de Macaigne, toujours aussi impressionnant, et dont on attend encore beaucoup dans son développement vers d’autres formes de personnages, mais aussi par la performance de l’expérimenté Bernard Menez. Les deux acteurs réussissent parfaitement à jouer leur partition du père et du fils qui se tournent autour, se cherchent, et essayent de s’apprivoiser et d’apprendre à se connaître à nouveau. La simplicité de la mise en scène du jeune réalisateur permet d’ailleurs, dans le choix de laisser durer les plans, à ses deux acteurs d’exprimer avec force et justesse leurs talents. 

Tonnerre est un film qui fait le choix, apparemment définitif, d’ancrer ses œuvres dans la simplicité de la scénographie et dans la complexité de l’écriture de ses personnages, et la subtilité du jeu de Macaigne. Il reprend intelligemment le super 16 un peu vieillot d’Un Monde sans femmes, répondant aux couleurs pastel de l’été durant lequel se déroulait l’action de son moyen métrage par la palette grisonnante des paysages enneigés de l’hiver à Tonnerre. Se revendiquant du cinéma de vacances de Rozier, mais aussi de celui de Rohmer, Brac fera-t-il aussi ses propres contes des quatre saisons ? C’est tout ce qu’on lui souhaite.

Simon Bracquemart

Film en salles depuis le 29 janvier 2014

(1) cf. entretien dans Les Cahiers du Cinéma n°697, février 2014.

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Publié dans À L'AFFICHE, Janvier 2014, Uncategorized

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