« Who Watches the Watchmen ? »

Publié entre 1986 et 1987 par DC Comics, le comic book Watchmen n’a jamais été considéré comme une énième bande dessinée de super-héros. Ses créateurs Dave Gibbons (dessins) et plus particulièrement Alan Moore (textes) furent à l’origine d’un mastodonte réputé inadaptable au cinéma. Pourtant, une vingtaine d’années après la sortie de l’oeuvre, le réalisateur Zack Snyder tente l’impossible et, mélangeant un style visuel numérique avec l’essence profondément sombre et torturée de l’histoire, réussit l’exploit que personne n’aurait cru faisable. Mieux, il arrive simultanément à respecter et s’affranchir de la bande dessinée.

Le résultat est troublant, tant la dévotion qu’il porte au format d’origine est importante, tant son identité esthétique est en osmose totale avec celui-ci. Mais là où la bande dessinée pouvait se permettre de développer une quantité incroyable de sous-intrigues, d’histoires secondaires et de détails, le réalisateur prend conscience que l’adaptation lui impose des choix et des raccourcis nécessaires. Il arrive néanmoins à garder un équilibre constant qui confère au film un statut ovniesque dans le paysage du blockbuster américain.

Watchmen est possiblement le meilleur exemple d’un transfert fidèle et indépendant au cinéma. Il semble cependant n’avoir convaincu qu’une minorité de personnes. Entre les néophytes que l’histoire et ses ramifications d’une complexité inédite ont rendu confus, et les fans déçus par les libertés que prend le téméraire Snyder, le film mérite amplement sa place sur l’étagère des « grands incompris » de l’histoire du cinéma hollywoodien contemporain. S’agirait-il pourtant du meilleur film de super-héros ?

© Paramount Pictures France

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La bande dessinée

Impossible. C’est le terme récurrent lorsque l’idée d’adapter Watchmen au cinéma survenait dans les discussions de fans de la première heure. Il est vrai qu’à la lecture des douze chapitres qui en constituent son corps, ce mot semble plus qu’approprié. L’histoire se déroule pendant le mois d’octobre 1985. Le président Richard Nixon en est à son troisième mandat (le scandale du Watergate n’a pas eu lieu), la Guerre froide est à son paroxysme (les troupes soviétiques sont aux portes de l’Afghanistan) et la menace nucléaire est plus réelle que jamais. On annonce la destruction atomique de la planète dans un futur imminent. Le débat américano-américain se concentre sur leur seul véritable espoir de victoire, le Dr Manhattan, ce surhomme turquoise capable de manier la matière à sa guise. Depuis que la population mondiale connaît son existence, les justiciers masqués, les Watchmen, ont tous pris leur retraite les uns après les autres. Mais lorsque l’un d’eux, le Comédien, est brutalement assassiné dans son appartement new-yorkais, le dernier justicier encore en activité, Rorchach, décide de mener l’enquête, persuadé de l’existence d’un complot contre lui et ses pairs.

L’uchronie (aux forts accents dystopiques) dans laquelle nous entrons est des plus tortueuses. Puisque Watchmen est moins une série de comics qu’un roman graphique, il se devait de recomposer un passé imaginaire en un nombre de pages réduit. Alan Moore en décide autrement. Il prend le parti audacieux de faire de sa bande dessinée une immense scène d’exposition et sème au compte-goutte les détails du passé de chacun des Watchmen tout au long de cette histoire chorale. D’où l’impression volontiers dérangeante de ne jamais saisir l’intégralité de la situation racontée. Les auteurs gardent leurs lecteurs dans une attente constante et créent de fait un suspense si élaboré qu’il en devient pratiquement insupportable. Tous les personnages sont des victimes, des acteurs et des narrateurs. Chacun parle de son histoire et de l’Histoire. Mais aucun n’est capable d’avoir une vue d’ensemble qui pourrait nous éclairer. Le puzzle auquel nous sommes conviés renvoie à un concept d’auto-réflexivité : la seule omniscience possible est celle du lecteur.

Moore fait aussi en sorte d’accentuer le contexte de son univers. La guerre, la misère, les viols, les meurtres, l’angoisse nucléaire, le désespoir et le fatalisme parcourent presque chaque bulle du roman et distillent de planche en planche une noirceur omniprésente et agressive. De plus, les chapitres sont entrecoupés d’extraits de journaux, de morceaux d’autobiographies, de lettres ou de rapports de police. Une véritable science du détail qui assied plus encore notre croyance dans le monde dessiné devant nos yeux. Grâce à cette immersion forcée, le présent et le passé se croisent et se complètent, et les allers-retours permanents transforment ces deux entités temporelles en un seul et unique bloc où les diverses histoires semblent étroitement liées. Les premiers justiciers masqués, les Minutemen, officiaient dans les années 1940 puis se sont dissous après que les événements de la vie les ont rattrapés (le meurtre de certains, la folie pour d’autres, les conflits intestins et la grossesse de l’une d’eux, le Spectre Soyeux qui donnera naissance à l’une des Watchmen vingt ans plus tard).

Pour appuyer encore plus leur propos, Moore et Gibbons vont même jusqu’à inventer une métaphore filée sur la cruauté du monde en prenant le soin d’écrire une fausse bande dessinée à l’intérieur de la vraie. Une histoire de pirates simple mais détaillée qui permet une pause dans l’enchaînement des différentes trames. La mise en abîme est aussi un jugement sur le comportement humain en temps de crise et le dépassement de soi qui renvoie, bien évidemment, aux événements de la véritable BD.

© Paramount Pictures France

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Le film

En 2009, année de la sortie du film Watchmen, l’industrie hollywoodienne montre déjà des signes d’épuisement en termes de créativité. La « danse des super-héros », comme on pourrait l’appeler, conditionne le marché du blockbuster de façon ostentatoire et s’attribue le monopole de la nouvelle pop culture internationale. Depuis le début des années 2000, cette part du lion est disputée entre Marvel et DC Comics. On peut constater une surenchère aussi effrénée qu’indécente. Lorsque Marvel ouvre les hostilités avec Spiderman, DC réplique avec Batman Begins. Quand Hulk fait un bide, on en refait un autre cinq ans plus tard (le fameux terme de reboot). Alors que le Superman Returns de Bryan Singer n’est pas concluant, on en retourne un, Man of Steel, pour faire oublier le premier. Accentuée par les nouveaux moyens de diffusion et les nouveaux formats, la crise que subit Hollywood pendant la décennie est compensée par sa foi en l’univers super héroïque qui rafle très (trop ?) souvent la mise dans les nouveaux multiplexes mondiaux. La qualité de ces productions est on ne peut plus aléatoire, allant du très mauvais (X-men 3, Wolverine, Man of Steel, The Amazing Spider-Man, etc.) au très bon (Avengers) voire à l’excellent (Sin City, The Dark Knight). Watchmen, on l’aura compris, penche plus du côté de cette dernière catégorie.

Aidé par le carton de The Dark Knight de Christopher Nolan en 2008, DC Comics prend le risque (car 130 millions de budget est un risque) d’adapter l’un de ses produits les plus méconnus l’année suivante. Lorsque Watchmen sort au cinéma, Zack Snyder n’est pas encore considéré comme une valeur sûre par les studios, bien que le succès de ses films précédents, L’armée des morts et 300, ait fait couler beaucoup d’encre. 300 était déjà une adaptation d’un roman graphique de Frank Miller (le plus plébiscité des auteurs de bandes dessinées) et avait conféré au réalisateur le statut d’adaptateur de talent. Avec Watchmen, Snyder s’engage dans un projet délirant et jamais tenté jusqu’alors. Des super-héros sans super pouvoirs, au caractère anti-héroïque marqué, dont les adversaires sont les gouvernements, les complots de multinationales et la bombe A, donc des entités d’une abstraction absolue. Au temps du récit, plus rien ne rattache les Watchmen entre eux à part ce titre depuis bien longtemps abandonné. L’idée d’une confrérie de justiciers n’est même pas présente. Pas vraiment l’exemple le plus probant du film de super-héros au potentiel lucratif garanti. Qui plus est, la bande dessinée n’a jamais bénéficié auparavant d’un prosélytisme étendu, comme Batman ou Superman, qui, créés dans les années 1930, purent faire un bout de chemin conséquent dans l’imaginaire collectif.

L’avantage de Snyder, pourtant, est que le matériau sur lequel il s’appuie est déjà d’une ambition cinématographique rare. Les planches de la BD sont parsemées de cases qu’on pourrait presque confondre avec des storyboards améliorés. Et lorsqu’un travelling latéral ou un panoramique est suggéré dans le roman, Snyder n’a plus qu’à le filmer. La fidélité formelle dont fait preuve le réalisateur est le critère le plus probant de son respect total pour l’oeuvre qu’il adapte. Il désamorce ainsi les inquiétudes des fans et leur donne même de quoi être entièrement satisfaits. Tout au long du film, Snyder choisira des angles et des échelles de plan presque toujours identiques à ceux de la bande dessinée.

© Paramount Pictures France

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Là où il s’affranchit de celle-ci, et là où le talent d’adaptation se transforme en clairvoyance cinématographique, c’est dans les divers changements narratifs et scénaristiques. Réaliste sur la quantité gigantesque de détails et d’informations que doit assimiler son film pour être cohérent avec l’histoire originale, Snyder épure avec précision et parcimonie les choses qui alourdiraient son récit. Pas besoin de développer les passages littéraires qui se coinçaient entre les chapitres puisque son support permet de les inclure dans les cadres. Inutile aussi de montrer cette histoire de pirates, qui aurait pu perdre ses spectateurs dans une sous-intrigue de plus à l’intérieur d’un récit déjà extrêmement complexe.

Mais comment condenser malignement les faits historiques et introduire le contexte spécifique dans lequel nous entrons ? Le réalisateur est conscient que la plus grande différence entre la bande dessinée et le cinéma est le temps. Lorsque la première peut se permettre de l’allonger autant qu’elle le désire, le deuxième en est prisonnier et doit user de stratagèmes pour le combattre. Il en ressort l’une des meilleures idées du film, autant pour sa capacité à résumer qu’à son esthétisme sarcastique. De fait, le générique de début de Watchmen est l’un des plus beaux et des plus intelligents qu’on ait pu voir au cinéma. Sur une chanson de Bob Dylan (« The Times They Are a-Changin’ », mentionnée dans le premier chapitre de la BD), une succession d’images ralenties (presque fixes) récapitule quarante ans en quatre minutes, de la création des Minutemen à la dissolution des Watchmen, en passant par l’assassinat de JFK (tué par le Comédien dans le récit), la capitulation du Viet-Nam (grâce au Dr Manhattan envoyé par l’Etat américain) et la réélection infinie de Richard Nixon. On peut y voir la mort de certains Minutemen et l’enfance de certains Watchmen. Chaque événement a été immortalisé par un photographe présent sur les lieux. Le réalisateur, grâce à cet exploit, s’autorise plus d’espace et plus de respiration dans le reste du film.

Néanmoins, la distance que Snyder prend avec l’oeuvre est bien plus explicite lors du dénouement. Il serait déplacé de révéler l’issue du récit. Cependant, il est tout de même important de noter que là où le roman graphique complexifiait volontiers les éléments de certaines révélations, le film les simplifie à juste titre. En fait, il va même plus loin, puisqu’il en invente une version très différente. L’audace est telle que la gravité de la situation finale en est augmentée (probablement un effet collatéral d’une surenchère devenue presque inconsciente chez les studios) et les répercussions bien plus conséquentes. Et parce que les conditions exposées ne sont plus similaires, les conséquences se différencient pour atteindre une portée bien plus puissante.  

© Paramount Pictures France

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Le cas de Watchmen peut amener au questionnement plus général de l’adaptation cinématographique. Celle-ci doit-elle indéniablement respecter l’oeuvre originale, contentant les aficionados de la première heure quitte à délaisser une ambition de cinéma là où cela est requis et demandé ? Ou peut-elle se permettre des écarts qui lui donnent, de fait, accès à une identité propre et bienvenue ? Dans un contexte aussi morose que celui d’aujourd’hui dans le film à gros budget, il n’est pas interdit de dire que Watchmen réussit à combiner ces deux critères antagonistes de façon magistrale et peut servir d’exemple face à la bouillie numérique servie sur nos écrans ces derniers temps. Et ce slogan placardé sur les murs de New York qui survient à plusieurs reprises dans les deux oeuvres, Who Watches The Watchmen ? (« Qui surveille les Gardiens ? » que l’on pourrait facilement traduire aussi par « Qui regarde les Watchmen ? »), pourrait servir de mantra pour les studios à l’inspiration engourdie que la soif de profit aveugle, et leur permettre de nous offrir des divertissements plus honnêtes et exigeants.

Larry Gopnik 

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