Persepolis versus Persepolis

Publié entre 2000 et 2003, la bande dessinée de Marjane Satrapi Persepolis a rencontré un grand succès. La qualité et l’originalité du dessin ne sont pas pour rien dans la réussite d’une oeuvre  réalisée entièrement en noir et blanc, faite de pleins et de vides (souvent de grands aplats de noir), à la ligne simple mais percutante, ancrée tout à la fois dans l’imagerie du rêve et dans une réalité obscure très documentée.

Le sujet de Persepolis a lui aussi contribué au succès de la bande dessinée. Inspiré de l’histoire de l’artiste elle-même, Persepolis narre la vie de Marjane, de son enfance en Iran jusqu’à son départ définitif pour la France, en passant par un long séjour adolescent en Autriche. La jeune Marjane traverse l’histoire récente de son pays, depuis le règne du chah, renversé par la Révolution en 1979, jusqu’au régime que l’on connaît, en passant par la guerre avec l’Irak. Le ton varie habilement entre petite et grande histoire, sérieux documentaire et historique et humour enfantin et référentiel.

L’ampleur et l’ambition du récit sont impressionnantes : Satrapi consacre quatre tomes à l’histoire mal connue d’un pays qui génère de nombreux fantasmes. On est d’autant plus impressionné par le succès de la bande dessinée, exigeante et accessible.

© Diaphana Films

© Diaphana Films

Compte tenu du succès de la bande dessinée, son adaptation au cinéma en 2007 n’a pas été une surprise. Satrapi elle-même est à la manoeuvre, associée pour l’occasion à Vincent Paronnaud. Pour la dessinatrice, la réalisation, quoique basée sur sa propre oeuvre, est une première expérience qui a nécessité un certain nombre de choix pas toujours évidents : l’adaptation devait-elle se faire en animation ou en prises de vue réelles ? Fallait-il conserver le noir et blanc ou tourner en couleurs ? Quels écarts narratifs pouvait-on se permettre ? Surtout : comment réduire la somme d’informations contenues dans la bande dessinée pour proposer un film digeste, le temps et le rythme d’un lecteur n’étant pas ceux d’un spectateur ?

Le projet d’une adaptation cinématographique de Persepolis souligne donc les problématiques habituelles de la traduction d’un format à l’autre, de la fixité de la case de bande dessinée au cadre potentiellement mobile du cinéma, de l’imagination débordante permise par le dessin aux impératifs réalistes du septième art, d’une histoire en quatre tomes au récit de quatre-vingt dix minutes.

© Diaphana Films

© Diaphana Films

Pour sa propre adaptation, Marjane Satrapi conserve heureusement le dessin et le noir et blanc, malgré une ouverture contemporaine en couleurs (également très belle). Les magnifiques aplats de noir de la bande dessinée envahissent l’écran de cinéma, les lignes délicates s’animent sans tomber dans l’agitation, le rêve et la réalité se confondent grâce au noir et blanc. Les décors surtout, presque absents de la bande dessinée, trouvent au cinéma un terrain plus propice aux détails. Satrapi semble avoir bien compris la spécificité du cinéma, puisqu’elle fait pénétrer, littéralement, sa caméra dans les cases de la bande dessinée. A un moment, elle va jusqu’à utiliser un procédé issu de la télévision : le témoignage face caméra. Visuellement, le film Persepolis est donc une réussite, conservant la beauté graphique de la bande dessinée tout en sachant user des procédés cinématographiques pour donner au dessin une dimension nouvelle.

Le bât blesse cependant en termes de narration. De son propre aveu, Satrapi a éprouvé les pires difficultés pour revoir la structure narrative de la bande dessinée. Dans cette dernière, le récit se permettait de nombreuses errances, passant facilement, grâce au texte de la narratrice, du régime de 1980 à celui du chah, de la révolution de 1979 à l’ingérence anglaise dans les années 1920. Cette circulation dans l’Histoire est facilité par le support du dessin et le mode de narration spécifique de la bande dessinée. Pour sa transposition au cinéma, Satrapi a redistribué de nombreux éléments et même réorganisé des pans entiers du récit afin de proposer une narration plus facile à suivre. Le film accède ainsi à davantage de pédagogie et d’universalisme que la bande dessinée. Satrapi parvient notamment à conserver l’équilibre des tomes dans le film, chacun d’entre eux correspondant à vingt minutes de film (bien que la dernière partie soit légèrement plus longue).

Difficile, cependant, de ne pas regretter certains choix faciles, comme cette structure en flash-back qui n’apporte pas grand chose au récit. Les lecteurs de la bande dessinée remarqueront bien sûr l’absence ou la redistribution de passages entiers, ce qui s’explique par la durée du film – quatre-vingt dix minutes contre quatre tomes. Malheureusement, le nécessaire raccourcissement provoque une impression de précipitation sur certains éléments passionnants du récit. Une précipitation qui, associée à l’inversion de passages, change radicalement le sens de certains événements, romancés pour les besoins du film (la mort de Farsad, dans le tome 4, advient avant le mariage de Marjane et Réza ; dans le film, elle semble provoquer leur divorce !). On regrette surtout une voix off qui, sans être permanente, tourne rapidement à la solution facile et systématique, béquille narrative qui transpose littéralement les phylactères. Dommage que Satrapi n’ait pas tenté de trouver, parmi les (nombreux) modes de narration du cinéma, une solution plus téméraire. 

© Diaphana Films

© Diaphana Films

Le film Persepolis déçoit donc (un peu) les admirateurs de la bande dessinée. On aurait peut-être davantage aimé une adaptation sérielle qui aurait su, comme la bande dessinée, prendre son temps et approfondir les éléments d’un récit très dense. Le film demeure une perfection visuelle et remporta d’ailleurs le Prix du jury au Festival de Cannes. La conservation du dessin n’est pas étrangère à cette réussite pour une réalisatrice plus à l’aise avec le crayon. En 2011, Satrapi et Paronnaud se sont à nouveau associés pour adapter un autre succès de la dessinatrice : Poulet aux prunes. Le mélange entre animation et prises de vue réelles n’a malheureusement fait honneur, cette fois, ni à la bande dessinée, ni au cinéma.

Alice Letoulat

Persepolis (bande dessinée), Marjane Satrapi, 2000-2003.

Persepolis (film), Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, 2007.

 
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