Jacky au Royaume des filles, de Riad Sattouf

Note : 2/5 

Après Les Beaux Gosses, un premier film brillant, Riad Sattouf tente l’expérience du film qu’on pourrait qualifier  »d’anticipation », à défaut de trouver un terme plus adéquat. L’oeuvre souffre du syndrome trop connu de la « fausse bonne idée » et s’entête à ne cultiver que cette piste, spécifiquement là où il aurait pu creuser des thématiques bien plus larges et consistantes.

© Kate Barry

© Kate Barry

Dans un pays imaginaire, la république de Bubunne, les hommes sont voilés et au service des femmes. Lorsque la Colonelle, la fille de la Générale, doit se choisir un époux (le Grand Connard), les hommes de toutes les contrées se rendent au palais. Jacky, amoureux de la Colonelle depuis son plus jeune âge, décide d’y participer malgré une cruelle belle famille qui va tout faire pour l’en empêcher.

Ce qui surprenait dans Les Beaux Gosses était cette capacité à ne situer l’histoire dans aucun contexte distinct, aucune temporalité, ce qui rendait le propos incroyablement pertinent sur l’adolescence. La comédie empruntait ses sujets récurrents (camaraderie, amourettes, mélancolie, masturbation, etc.) en arrivant à créer presque miraculeusement une inquiétante étrangeté par la justesse de son ton (comme quand on est ado, chaque événement peut faire pleurer ou rire selon la personne) et de ses personnages bourrés d’abstraction. Rien de tout ça dans Jacky… On n’en demandait pas tant cela dit, sauf que Riad Sattouf s’évertue à vouloir réitérer l’exploit.

La république de Bubunne est en réalité un régime totalitaire qui se situe entre les dictatures du monde arabe et l’Union soviétique de Staline. On y prie des poneys et on y jure en licornes. Les hommes sont à la botte des femmes et préparent de la bouillie blanche servie au robinet par l’Etat pour le dîner. Dans cette atmosphère délétère, une résistance souterraine d’hommes libres échafaude des plans pour faire tomber le régime. Il est nécessaire de préciser ces éléments de l’histoire qui forment la diégèse atypique du film. Si tout ce monde créé par Sattouf tient à peu près debout, il ne sert pratiquement à rien dans son histoire. Et là où l’univers des Beaux Gosses avait le talent d’être sous jacent et muet, celui de Jacky est bien trop important pour être relégué à un simple décor. On en vient donc à en interroger l’intérêt. Le réalisateur décide, en fait, de privilégier l’histoire de son personnage principal (Vincent Lacoste, bien moins convaincant que dans Les Beaux Gosses), une pâle relecture du conte de Cendrillon.

Même si ces problèmes sont intrinsèques au film, le plus gros reste que l’humour est très peu inspiré. Ce genre d’histoire est très instable voire pernicieux parce qu’elle se doit d’être crédible à nos yeux et la moindre incohérence peut s’avérer fatale pour l’oeuvre. Si en plus, cette oeuvre se veut comique, le défi est pratiquement impossible. Il y a ainsi deux points noirs à ce film bien trop ambitieux.

Le premier, et le plus visible, est le casting. Une impression très dérangeante survient à la vision du film : la direction d’acteur en est presque totalement absente. Ni Vincent Lacoste, ni Charlotte Gainsbourg, ni Anémone ne semblent prendre la chose au sérieux. C’est comme si personne n’y croyait et comprenait qu’il pouvait faire comme bon lui semble. En totale roue libre, Vincent Lacoste est drôle une fois sur huit et souffre de cabotinage aigu. Il nous donne l’impression que le rôle a été écrit pour lui (c’est sans doute le cas) et que s’il veut le démolir, c’est son droit. Michel Hazanavicius doit être ami avec le réalisateur, Anémone ne pourrait pas faire peur à une plume de moineau, et Charlotte Gainsbourg n’a toujours pas retrouvé sa voix. Seuls s’en sortent les comiques innés ou expérimentés, donc Didier Bourdon en homme au foyer malfaisant et Anthony Sonigo en cousin mesquin, mais ils ne réussissent pas malgré tout à relever la barre. Nous sommes dans un camp de vacances pour acteurs et nous n’y sommes pas vraiment bienvenus.

Le deuxième point, peut-être encore plus embêtant, est l’absence de motivation dont fait preuve le cinéaste sur son thème. La fable politique qu’il invente est un décor malin certes, mais trop peu exploité pour qu’il puisse être considéré comme essentiel. Sa seule finalité est d’inverser les rôles entre hommes et femmes, et donne son sens au scénario de Cendrillon transformé. Il tente par moments d’y insuffler une dimension plus large (les écrans dans les rues, les pendaisons gratuites et festives, les voiles, la soumission des hommes, etc.). Mais lorsqu’il s’agit de développer des thématiques fortes qu’il prétend défendre, plus personne ne veut y participer. Entre autres : la résistance contre le régime est représentée par une seule personne, le cousin rebelle de Jacky, durant la totalité du film, la représentation d’une propagande fasciste est très légère, la déification du poney drôle mais anecdotique.

© Les Films des Tournelles

© Les Films des Tournelles

Dans le film, les légumes sont des denrées rares et réservées aux élites, les autres mangent de la bouillie insipide. Cet élément provoque le dernier quart du film, pénible, qui veut absolument mêler l’histoire et son contexte par des raccourcis ahurissants. La conjoncture est pourtant la bonne (la plus grande raison pour faire la révolution est celle d’un peuple affamé) mais elle est amenée si brusquement et si superficiellement qu’elle rend la cause presque anodine. Et l’affaire est réglée en une pincée de plans sur la masse mécontente.

Sattouf ne semble pas comprendre que le genre de son film impose une attention méticuleuse aux détails dans le cadre. Il nous perd dans ce monde qu’il a créé avec trop peu d’informations auxquelles nous raccrocher et préfère se concentrer sur une histoire d’amour impossible et bien moins intéressante. Il rate en passant toutes les thématiques qu’il voulait aborder (critique des dictatures arabes, androgynie, travestissement, hermaphrodisme, parité hommes/femmes, plaidoyer pour la liberté sexuelle et de pensée, ségrégation, etc.).

Bien sûr, tout cela n’aurait pas été grave si la comédie avait été plus souvent drôle. 

Larry Gopnik

Film en salles depuis le 29 janvier 2014. 

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Publié dans À L'AFFICHE, Janvier 2014

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