12 years a slave, de Steve McQueen

Note : 5/5 

L’Amérique aura donc attendu la volonté d’un cinéaste britannique, au parcours très éloigné de Hollywood, pour se doter d’un vrai film ambitieux sur l’esclavage, le système économique le plus long qu’ait connu le pays. Steve McQueen, venu de l’expérimental et dont le premier long métrage commercial, Hunger, avait fait sensation, livre son film le plus accessible sans renoncer à l’exigence formelle.

© Tobis Film

© Tobis Film

Plutôt que de se risquer à imaginer un récit original, McQueen aborde l’esclavage en partant d’un témoignage authentique, celui de Solomon Northup, homme noir libre du Nord des Etats-Unis, capturé et vendu comme esclave au milieu du XIX° siècle. Toute l’intelligence du récit réside dans ces deux problématiques bien spécifiques à l’ouvrage : le caractère inédit du trajet du personnage – un homme libre devenu esclave, relais idéal du spectateur de 2014 – et l’importance du témoignage. Le souci de mémoire parcourt tout le film, dont l’ouverture est consacrée à la tentative d’écriture clandestine de Solomon. Il ne parviendra d’ailleurs jamais, en tant qu’esclave, à témoigner de l’horreur de sa condition. Il faudra attendre la liberté pour que le témoignage soit possible.

On ne peut donc passer à côté de la nécessité morale, historique et esthétique que suppose 12 years a slave, tant l’esclavage demeure un sujet peu ou mal abordé au cinéma. McQueen refuse d’emblée tout didactisme. Le film se consacre à l’observation minutieuse d’un système, analysé de l’intérieur grâce au personnage de Solomon : toilette, transport et vente des esclaves, travail quotidien aux champs, dans la forêt ou à la maison, nuits agitées et rituels sadiques des maîtres. Le film parvient à décrire la complexité du système esclavagiste sans tomber dans la démonstration. 12 years a slave explore ainsi la dimension économique de l’esclavage (les gains obtenus par les travaux des esclaves, les dettes soutenues par les esclaves eux-mêmes) mais s’intéresse également à son organisation hiérarchique, faussement manichéenne (rivalités entre propriétaires terriens, opposition entre les esclaves dévolus au service de la maison et ceux dévolus aux travaux agricoles, confusion au sein même du système en raison des amours ancillaires des maîtres).

Surtout, le film aborde sans fard la dimension psychologique de l’esclavage, un travail de brisure mené par les esclavagistes et qui a permis la survie d’un système fondé sur une césure anthropologique. La déshumanisation commence par un renoncement forcé à la liberté et à l’expression de la vérité (Solomon devra dissimuler son passé) et par la  »renaissance » en esclave : on attribue à Solomon un nom d’esclave (Platt) pour le limiter à sa condition. En outre, la torture, psychologique ou physique, constitue le quotidien des esclaves : femme séparée de ses enfants, isolement des esclaves récalcitrants, fouet et corde qui menacent chaque jour ceux qui seraient tentés de résister. Le rôle attribué aux espaces signifie tout particulièrement la frontière infranchissable entre maîtres et esclaves : les intérieurs, lieux de confort, sont dévolus aux hommes libres (Solomon avant l’esclavage, les grandes bâtisses blanches de Ford et Epps) et les esclaves n’y pénètrent que pour être isolés (Ford) ou humiliés (Epps). A l’inverse, les extérieurs sont le lieu de travail des esclaves, étendues faussement illimitées qu’ils ne peuvent quitter sans risquer la mort.

Comme on s’y attendait, 12 years a slave remplit donc son rôle de témoignage, mais sans jamais tomber dans le pathos. Bien sûr, le choix d’un tel personnage (un homme libre) vise à mieux interpeller le spectateur, découvrant, avec Solomon, la réalité et l’horreur de l’esclavage, mais le rythme lent et répétitif, j’y reviendrai, tire le film vers l’analyse, et plus que de l’empathie, c’est de la colère que le film provoque. Une séquence révèle tout particulièrement cette ambition première du film : au détour d’un chemin de forêt, un groupe d’esclaves croise un groupe d’Indiens. La scène surprend par son incongruité, mais porte en elle une conviction, celle de la possibilité de résistance et de contestation : McQueen choisit de réunir les opprimés, ceux que l’Histoire américaine a oubliés.

© Mars Distribution

© Mars Distribution

L’observation du système esclavagiste est rendue possible par le choix d’un récit conduit d’un bout à l’autre par un personnage principal au parcours assez inédit. Contrairement à la plupart des esclaves qui n’ont connu que leur condition d’opprimés, Solomon sait ce qu’il a perdu et ce qu’il peut gagner à rester en vie. Sa découverte de l’esclavage permet la nôtre, et en même temps empêche tout angélisme : en homme libre et instruit, Solomon choisit d’ignorer la condition des esclaves. Une fois prisonnier, il se considère toujours au-dessus de ses compagnons. Son habileté intellectuelle le sauve (son talent rhétorique lui permet de mentir à Epps), mais l’éloigne aussi du groupe. 12 years a slave est aussi un film d’apprentissage : face à l’adversité, Solomon est bien contraint d’intégrer ce groupe pour lequel il n’avait que mépris, reprochant à Eliza son chagrin (il est alors semblable à Mrs Ford, qui ressent la même lassitude). Après ce comportement têtu, la séquence du chant funèbre n’en est que plus belle : Solomon lâche enfin prise, et rejoint ses camarades d’infortune en mêlant sa voix aux leurs.

Pas d’angélisme, donc, ni de manichéisme. Les différents maîtres que rencontre Solomon portent chacun un visage différent de l’esclavagisme sudiste, mais si le film les condamne tous, il estompe les frontières entre vice et vertu et le pire n’est pas forcément celui qu’on croit. Si Epps (et son pendant chez Ford, l’horrible Tibeats, personnage secondaire mais terrible) est bien sûr un monstre manipulateur et paranoïaque qui humilie et bat ses esclaves, il n’affirme cependant pas être chose, à tel point que c’est le très ambigu Ford, le premier maître de Solomon, qui, apparaissant d’abord plus humain, compatissant avec le sort des esclaves, leur faisant profiter de ses accès de bonté, se révèle peut-être le plus vicieux, lui qui donne de sa Bible à une assemblée d’hommes-objets, sauve Solomon en le revendant à un homme qu’il sait cruel, et exige d’être remercié pour cela. Malgré des apparitions relativement brèves, les maîtres portent eux-aussi le poids de l’Histoire et la question morale. Le film ne s’attarde toutefois pas sur eux : notre sort étant lié à celui du  »guide » Solomon, leur présence narrative cesse complètement dès qu’ils se débarrassent de lui. Comme une sorte de vengeance du récit. 

Mais la grande réussite de 12 years a slave réside dans son exigence formelle. On pouvait s’inquiéter en observant le trajet de Steve McQueen, allant vers un cinéma de plus en plus commercial. Ce projet de fresque historique tourné avec des capitaux hollywoodiens aurait pu signifier l’abandon de ce style si affirmé qui avait contribué au succès de Hunger et érigé McQueen en grand cinéaste. Fort heureusement, et dès les premiers plans, le cinéaste britannique rassure. La gestion du rythme pour ce film de 2h15 brouille les frontières du genre. Là où on aurait pu craindre un montage rapide et spectaculaire, McQueen s’attache à filmer le quotidien des actes esclavagistes. Le film se veut donc très répétitif, une répétition de l’horreur qui interdit aux esclaves tout espoir de changement. McQueen donne au film le rythme régulier, sans issue, de l’esclavage, à tel point que, malgré une fin prévisible, on ressent tout de même une certaine surprise au dénouement, tant on avait été habitué à la stérilité du temps cyclique. 12 years a slave signifie de façon puissante cette monotonie qui fut celle du temps de l’esclavage. A force de répétitions quotidiennes, on ne sent presque pas s’écouler les douze années du titre (un carton au début du film, quelques indices de mauvaise saison dans les plantations) dans un film qui renonce en partie à la notion d’événement.

Plus que le montage, c’est la mise en scène qui impressionne. McQueen n’a pas troqué la force de son regard contre les dollars américains (par ailleurs pas si nombreux : un budget de 16 millions de dollars, ce qui est peu à Hollywood, mais largement suffisant pour un Européen habitué à tourner à l’économie). Avec un sujet comme celui de l’esclavage, McQueen revient une nouvelle fois à son sujet de prédilection, filmé en pellicule : le corps, et les différents traitements qu’on lui inflige. Affamé dans Hunger, déréglé dans Shame, il est cette fois une propriété qu’on marque d’une plaque, qu’on viole et qu’on bat, qu’on force au travail. McQueen laisse ainsi traîner sa caméra le long de ces corps-objets pour mieux leur rendre la sensualité que leur refusent leurs  »propriétaires ».

Deux scènes-clés, la semi-pendaison et la séance de fouet, mettent le corps au centre de l’attention, et McQueen en profite pour nous offrir de très longs plans qui faisaient déjà la force de Hunger et de Shame. Lors de la séance de coups de fouet, la caméra passe d’un personnage à l’autre, illustrant parfaitement le principe vicieux instauré par Epps : le partage de la responsabilité, qui entraîne la confusion entre le maître et l’esclave. Dans un autre genre, le long plan fixe sur Solomon pendu, touchant à peine le sol, fait se heurter la verticalité dangereuse du corps au premier plan, et les activités quotidiennes des autres esclaves à l’arrière-plan.

© Mars Distribution

© Mars Distribution

Avec 12 years a slave, McQueen réaffirme la possibilité, pour le cinéma, de couvrir des sujets d’importance sans céder à la tentation facile du spectaculaire. Il se donne ainsi le temps de l’abstraction et de la contemplation, plaçant la caméra au milieu des cannes à sucre, au niveau de la roue d’un bateau, sur la rive d’une rivière de Louisiane. Soutenue par la très belle musique de Hans Zimmer (qui a enfin abandonné les effets tonitruants pour composer une partition plus lyrique) et des acteurs d’une justesse remarquable (Chiwetel Ejiofor est magnifique en homme brisé par l’ignominie des hommes, Michael Fassbender et Paul Dano sont plus que convaincants en ordures sadiques, Benedict Cumberbatch se maintient en équilibre à la frontière entre le vice et la vertu, et la débutante Lupita Nyong’o impressionne dans le rôle difficile de Patsey), la mise en scène de 12 years a slave invite à repenser la beauté et l’art : de la même façon que les talents de violoniste de Solomon ne lui permettent pas d’échapper à l’horreur, les décors somptueux de la Louisiane ne sauvèrent pas les victimes de l’horreur esclavagiste. Une façon de réaffirmer que le mal s’insinue partout, et que l’art, à défaut d’offrir une protection, doit en faire le témoignage.

A l’issue de ce film somptueux qui interroge la nature de l’homme, on reste très amer. Les cartons finaux soulignent encore le mépris dont souffrit Solomon, victime jusqu’à la fin de l’indifférence et de l’anonymat. Placés ainsi à la fin du film, ils en confirment toute l’ambition : rendre à ces hommes et ces femmes la parole, et l’image.

Alice Letoulat

Film en salles depuis le 22 janvier 2014 

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Publié dans À L'AFFICHE, Janvier 2014
One comment on “12 years a slave, de Steve McQueen
  1. Que de bonnes critiques sur ce blog !

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