Philomena, de Stephen Frears

Note : 4/5 

Réalisateur  »à sujet », Stephen Frears a bien choisi celui de Philomena. Drôle et triste, amusant et touchant, le film a grandement mérité son Prix du meilleur scénario à la dernière Mostra de Venise.

© Alex Bailey

© Alex Bailey

Le scénario, écrit par Steve Coogan, adapte l’ouvrage de Martin Sixsmith, interprété par le scénariste-acteur, et narre l’histoire (vraie) de la recherche menée par un journaliste (Sixsmith) et Philomena, une fille-mère irlandaise dont l’enfant fut vendu par les bonnes soeurs qui l’ont recueillie à de riches Américains dans les années 1950.

Entre comédie et mélodrame, le récit ne tranche pas. La narration progresse en fonction des avancées de l’enquête, de l’Angleterre à Washington en passant par l’Irlande. Le couple improbable formé par le journaliste et la vieille femme constitue la pierre angulaire du récit, tant ces deux-là sont opposés, à la manière des comédies romantiques. Point de romance entre eux, mais un débat idéologique et social surprenant de subtilité : entre la femme simple et peu cultivée et le journaliste cynique et souvent méprisant s’engage un conflit religieux à la fois savoureux et intelligent. La vieille femme martyrisée par les bonnes soeurs refuse de les accuser, une attitude que ne comprend pas le journaliste, autrefois enfant de choeur et désormais très remonté contre les institutions religieuses. Philomena évoquera donc, entre autres, la difficulté du pardon, de la foi et de la morale.

Mais au-delà des thématiques abordées, le scénario affiche une ambition méta-narrative pleinement réussie. L’enquête menée par Philomena et Martin consiste, plus qu’à retrouver le fils (une piste vite annulée par le récit lui-même), à reconstituer le fil d’une vie, à faire exister (et donner à voir, j’y reviendrai) ce qui n’a pas pu exister pour la mère de l’enfant disparu. Mais l’enquête ne se fait pas en toute bonne foi (c’est le cas de le dire !) : un article doit être publié, et voilà que le film interroge les vertus et les vices de son propre récit. Le refus initial de Martin, qui ne fait pas dans « l’aventure humaine », met en lumière le mépris de certains à l’égard de sujets jugés peu sérieux, de la même façon que s’oppose littérature à l’eau de rose (les lectures de Philomena) et ouvrages historiques (sur la Russie, dont Martin est spécialiste). La mise en situation de l’enquête dans son contexte pratique – les impératifs de publication – permet d’interroger le fonctionnement de la narration : l’éditrice et Martin recherchent le scoop et imaginent déjà les issues possibles de l’aventure, au point de manipuler la pauvre Philomena (Frears est cependant trop humain pour laisser la vieille femme abandonner son libre-arbitre) et surtout les images : au Mémorial Lincoln, Martin prépare ainsi deux photos, l’une joyeuse et l’autre « moins », pour illustrer l’article en fonction des débouchés de l’enquête.

On n’évoque pas innocemment la manipulation des images dans un film. Réflexion sur les modes de la narration journalistique, Philomena interroge également le rôle attribué aux images  dans la révélation d’une vérité. A la double photo menteuse du Mémorial, Frears répond en disséminant dans le film des images d’archive (on le devine au grain de la pellicule), autant d’images « retrouvées » qui, une fois qu’elles seront rassemblées, retraceront le fil d’une vie, et celui de la vérité, en revenant là où tout a commencé. Malgré, donc, une mise en scène extrêmement classique (qu’on aurait tort de reprocher au film, tant elle est adaptée à son sujet déjà fort), Frears affirme sa nature de cinéaste en conférant aux images un rôle quasi iconique : indices dans la recherche de la vérité (les archives) ou souvenir caché (la photo de l’enfant conservée pendant cinquante ans), les images annulent les doutes, enclenchent les rouages du récit, et même elles le définissent : il s’agissait bien de donner à voir une existence que l’on n’a pas vue, et à ce titre le film joue pleinement son rôle de témoignage, tant sur le plan humain qu’historique.

© Alex Bailey

© Alex Bailey

Et il serait bon d’insister, une nouvelle fois, sur le caractère faussement modeste du sujet. A la fois ancré dans l’intime et dans l’Histoire, le récit de Philomena aborde des thématiques aussi vastes que la mémoire, la justice, la nature du péché, la vérité. Reposant en grande partie sur ses comédiens, le film n’en ressort que meilleur tant le duo est juste dans toutes les strates sentimentales du récit : chaque parcelle du visage de la très grande Judi Dench recèle une force cachée que le film dévoile brillamment.

Le film n’a certainement pas l’ambition d’une expérimentation visuelle ni d’une plongée métaphysique, mais il est, sans conteste, une expérience émotionnelle, à laquelle on aurait bien tort de se fermer. Situations et remarques cocasses, mais aussi moments de tension dramatique accompagnés de la musique d’Alexandre Desplat, Philomena est à prendre pour ce qu’il est : un pur concentré d’émotions. Autrement dit, un grand film simple.

Alice Letoulat

Film en salles le 08 janvier 2014. 

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Publié dans À L'AFFICHE, Janvier 2014

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