Tel père, tel fils, de Hirokazu Kore-eda

Note : 5/5

Après le délicat I wish, nos voeux secrets, Kore-eda revient encore une fois à la chronique familiale avec Tel père, tel fils. La famille japonaise moderne était déjà au cœur de ses deux meilleurs films, Nobody knows et Still walking. Avec Tel père, tel fils, Kore-eda livre un film puissant, tendre et émouvant.

© Le Pacte

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Le point de départ du film avait de quoi surprendre un spectateur français, puisqu’il est le même que celui de La vie est un long fleuve tranquille (Etienne Chatiliez, 1988) : deux familles apprennent que leurs enfants ont été échangés à la naissance. Comme on s’en doute, la comparaison entre les deux films s’arrêtent là. Décidément excellent chroniqueur du quotidien, Kore-eda observe l’évolution de chaque famille face à cet événement traumatique. Une annonce terrible qui engage immédiatement la question de la filiation (la réaction du père de l’un des deux garçons ne se fait pas attendre). Le récit progresse en suivant les étapes, toutes datées, du processus d’échange des enfants, ainsi que celles, plus secondaires, de la procédure judiciaire. Mais à la dimension morale de l’affaire, le cinéaste en préfère les implications intimes.

Même si les enfants constituent l’objet du film (comme souvent chez Kore-eda), ce sont les parents qui en sont cette fois le sujet. La question de la filiation n’est ainsi pas traitée du point de vue des petits garçons, mais de celui de leurs pères, et plus particulièrement de Ryota, jeune architecte travailleur, peu présent mais trop exigeant. Plus sensible que les autres à la filiation biologique, il est particulièrement atteint par la nouvelle et en vient même à rejeter Keita, l’enfant qu’il a élevé. Un tel sujet ne pouvait pas passer à côté de la nécessaire interrogation sur l’inné et l’acquis. Kore-eda évite l’écueil de la démonstration trop lourde et angélique en traitant cette épineuse question avec un humour très tendre. Ryota scrute le petit Ryusei pour y trouver des traces de lui-même, un signe génétique de leur filiation, mais le petit garçon mâchouille frénétiquement sa paille, comme Yudai, l’homme qui l’a élevé.

Le film ne s’intéresse donc à la question de l’inné et de l’acquis qu’en apparence. Il lance des pistes, mais les annule vite et ne les exploite pas : les deux familles appartiennent à des milieux  bien différents, mais cette opposition sociale est compensée par l’inégale attention accordée par les pères à leurs enfants. La guerre sociale n’aura pas lieu, et personne ou presque ne considère que la filiation biologique prime sur la filiation affective (Ryota est ainsi qualifié de  »vieux jeu » par son collègue).

© Le Pacte

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C’est sur le personnage de Ryota que repose la vraie démonstration du film. Il est lui-même doté d’un père avec lequel il n’entretient pas de bons rapports, un père peu affectueux dont il reproduit le comportement avec son propre fils. Si, en apparence, Tel père, tel fils raconte l’histoire d’un père qui cherche à déterminer qui est son  »vrai » fils, le film suit surtout le trajet d’un homme qui apprend à être un  »vrai » père. Car ce que l’événement traumatique révèle à Ryota, ce n’est pas tant que Keita ne partage pas son sang, mais que lui-même ne partage rien avec son fils. Il ne s’agit donc pas d’un trajet en avant (vers la  »récupération » du  »vrai » fils), comme le film se plaît à le faire croire avec ses allures de chronique, mais bien d’un cheminement en arrière : Ryota apprend à s’affranchir de son éducation pour en donner une à son fils, et le spectateur comprend que Tel père, tel fils n’est pas un film sur la filiation, mais bien un film sur l’héritage.

La démonstration est d’autant plus réussie qu’elle est servie, comme toujours chez Kore-eda, par une mise en scène rigoureuse et belle. Le cinéaste japonais est peut-être l’un des derniers maîtres de l’épure et de l’équilibre au cinéma : il compose des cadres soignés, jamais surchargés, laisse durer ses plans et filme souvent à hauteur d’enfants, ses personnages préférés depuis ses débuts. La délicatesse esthétique de Kore-eda culmine dans la séquence qui voit se réconcilier le père et le fils. L’homme et l’enfant marchent côte à côte, mais ils sont séparés par des bosquets. La caméra les oppose par de simples champs et contre-champs, sans s’imposer, et les retrouve au bout du chemin, forcés à la réconciliation par la géographie du parc, mais aussi par ce véritable amour paternel que découvre enfin Ryota.

Loin de tout angélisme, le cinéma de Kore-eda semble, une nouvelle fois, établir les choses avec une évidence déconcertante. Le cinéaste observe ainsi les événements de la vie en étant chaque fois émerveillé de leur beauté, sans jamais s’en lasser. Voilà en quoi consiste un cinéma vraiment fort, celui qui n’a pas peur de relever la beauté des petites choses. Un cinéma qui voit le monde avec une âme d’enfant et y entend toujours un air de piano. Comme Glenn Gould dont on entend ainsi l’interprétation des Variations de Bach, Kore-eda est un artiste-enfant, et un grand.

Alice Letoulat

Film en salles depuis le 25 décembre 2013

 
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Publié dans À L'AFFICHE, Décembre 2013

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