A Touch of Sin, de Jia Zhang Ke

Note : 5/5 

Depuis Still Life en 2006, Jia Zhang Ke semblait avoir perdu ce qui faisait la force de son cinéma : la subtile alliance entre un réalisme quasi documentaire et la liberté de forme du cinéma de fiction. L’hybridation des deux formes représentait avec force les individualités chinoises, prenant part et subissant l’entrée de leur pays à marche forcée dans un monde globalisé (The World) tout en étant victimes d’un système politique autoritaire, prônant l’Etat plutôt que l’individu (Still Life).

24 City et I wish I knew semblaient avoir marqué un coup d’arrêt dans la carrière du cinéaste. En s’éloignant de la fiction, Jia Zhang Ke s’était embourbé dans ces deux documentaires, sans relief, dans lesquels les témoignages, beaucoup trop présents et explicites, ne laissaient aucune place à l’ingéniosité et à la virtuosité dont le réalisateur faisait preuve dans ses premiers films. Si la Chine peut se targuer d’avoir aujourd’hui un documentariste exceptionnel en la personne de Wang Bing, c’est dans la fiction que Jia Zhang Ke est le grand représentant de la Chine contemporaine, et A Touch of Sin est le film qui rappelle à notre mémoire ce grand artiste.

Rapid Eye Movies

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Ce nouveau film est d’autant plus bienvenu qu’il délaisse la mélancolie profonde des précédentes œuvres du réalisateur pour se tourner vers une forme nouvelle, à travers laquelle Jia Zhang Ke démontre sa faculté à rebondir et à se renouveler. C’est en quatre temps – quatre récits différents – que se déploie le récit, dans un film choral étourdissant, sec et brut, organisé autour d’un thème central : la violence.

Si celle-ci est présente de manière crue et brutale, ce n’est pas elle qui constitue le terreau du ‘’pêché’’ du titre international ; et c’est là que, derrière l’apparat du cinéma de genre, le réalisateur chinois déploie sa grande subtilité qui lui faisait défaut dans ses dernières œuvres, sa faculté à peindre un propos social en ne l’explicitant jamais, en poussant toujours le spectateur à s’en rendre compte par lui même.

Si le propos général est subtil, c’est qu’il se décline justement en quatre récits distincts de la Chine contemporaine, en quatre violences différentes : subie, gratuite, vengeresse et psychologique. Chacune des quatre histoires se développe indépendamment, dans un procédé à maints égards proche du Western américain. Le film lui emprunte d’ailleurs ses quatre personnages principaux, correspondant tous à un modèle précis du genre : le héros solitaire qui défie une autorité corrompue, le bandit vagabond tuant ceux qu’il croise afin de les dépouiller, la femme oubliée se rebellant face à la violence machiste, et le jeune homme initié malgré lui à la société impitoyable dans laquelle il vit.

Outre ces thèmes récurrents du western, l’analogie avec la conquête de l’ouest se poursuit : la Chine contemporaine, comme les Etats-Unis de l’époque, se trouve confrontée à la même problématique socio-politique : la mutation profonde et radicale d’un territoire. Si, dans A Touch of Sin, cette mutation est socio-économique, le cinéaste la rapproche de la thématique de la conquête territoriale en morcelant géographiquement ses récits, citant sans cesse des lieux, des villes, des régions chinoises différentes, éloignés les un des autres. Le déploiement extrême de la nouvelle économie de marché globalisée qui structure la Chine aujourd’hui est tel qu’il touche tout le territoire, jusque dans les régions les plus reculées, jusqu’au village minier désolé du premier récit.

Si les références au western foisonnent dans le film, il trouve une respiration salvatrice dans son traitement de la violence, empruntant des formes diverses à d’autres codes cinématographiques, littéraires, et picturaux : ceux du roman épique chinois, du film de sabre… Et ce en évitant soigneusement un melting pot référencé et indigeste : le film conserve toujours une certaine distance avec les personnages principaux et se garde d’émettre un jugement moral sur leur recours à la violence comme solution à leurs problèmes.

Rapid Eye Movies

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En ne faisant pas de jugement de valeur, Jia Zhang Ke trouve la subtilité qui fait de A Touch of Sin un film remarquable. Sans jamais prendre le parti de ceux qui se rebellent, notamment en achevant chaque partie sèchement sans s’intéresser aux conséquences et au jugement des actions des personnages, le cinéaste chinois retrouve ce qui fait la force de son cinéma : le sens de l’observation. Puisant dans ses ressources documentaires (chaque histoire est inspirée d’un fait réel), le réalisateur, plutôt que d’informer, met simplement en valeur les causes et les conséquences des inégalités, des humiliations que subissent les personnages, soulignant très justement le problème fondamental de la Chine contemporaine : un développement économique si rapide que beaucoup ne peuvent prendre le train en marche et se retrouvent laissés pour compte, à la merci des puissants qui les utilisent à leurs fins (d’enrichissement personnel, bien sûr). Cette inégalité forte, qui, souvent, prend la forme de l’injustice sociale, Jia Zhang Ke choisit de la mettre en scène au travers d’un jeu de pouvoir simple, efficace et tristement réel et crédible. Les puissant humilient, les humiliés répondent par le pouvoir suprême de la violence : la décision de vie ou de mort, la seule qu’ils peuvent prendre.

Ce constat d’inégalité, le réalisateur chinois la met subtilement en évidence dans sa manière de filmer la Chine contemporaine. Si les paysage désertiques et le village du premier récit rappelle avec justesse les décors du Western, la ville en friche, implantée de manière incohérente dans un paysage de campagne (dans le récit du tueur solitaire) démontre, avec la force visuelle d’une estampe chinoise, la déconnection forte entre les champs, le lieu de vie du personnage, et les gratte-ciels, le lieu de richesse de ceux qu’il tue et dépouille. Si le réalisateur met toujours le monde animal en souffrance, c’est qu’il souligne que ses personnages ne valent guère mieux que le canard qu’on égorge pour manger, que le cheval que l’on fouette avec violence, que le bovin qu’on engraisse et qu’on entasse, sous les yeux de ceux qui ont le pouvoir et les exploitent sans ménagement comme ils le souhaitent, affirmant leur autorité par la soumission.

Si ces détails de la mise en scène de Jia Zhang Ke sont importants, c’est qu’ils mettent en valeur la grande faculté du cinéaste chinois à faire des œuvres entières, cohérentes, qui, derrière un apparat naturaliste, ont une dimension formaliste subtile et puissante, forçant toujours le spectateur à la réflexion profonde quant à ce qu’il regarde. Et si A Touch of Sin se démarque de l’œuvre de Jia Zhang Ke, c’est qu’il garde les mêmes qualités métaphoriques, le même non-dit, tout en convoquant une violence nouvelle, bien différente de la triste mélancolie de ses œuvres antérieures. N’est-ce pas la faculté à se renouveler tout en restant cohérent qui fait l’apanage des grands cinéastes ?

Simon Bracquemart

Film en salles depuis le 11 décembre

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Publié dans À L'AFFICHE, Décembre 2013

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