Rêves d’or, de Diego Quemada-Diez

Note : 3,5/5

Premier film de son réalisateur, Rêves d’or s’était fait remarquer à Cannes où il a reçu le prix « un certain talent » dans la sélection « un certain regard ». Du périple de trois jeunes Guatémaltèques, Diego Quemada-Diez tire un premier film sidérant sur la condition des migrants, et une belle fable sur l’amitié et la jeunesse.

© Golem

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Juan, Sara et Samuel, jeunes adolescents des bidonvilles, fuient la misère en espérant rejoindre l’El Dorado américain. En chemin, ils rencontrent Chauk, un Indien ne parlant pas l’espagnol, qui se joint à eux.

Le film nous plonge dès son ouverture in situ : le dédale du bidonville dissimule la transformation de Sara, contrainte de se déguiser en garçon pour entreprendre le long voyage vers le « rêve » américain. Sans autres explications (le départ apparaît d’emblée comme une nécessité sociale), nous voilà engagés aux côtés de ces jeunes gens le long des voies ferrées, à travers le Mexique et ses dangers.

Les conditions de tournage, soutenues par la mise en scène, brouillent la séparation entre documentaire et fiction. Les jeunes acteurs non-professionnels incarnent leur personnage avec une grande sincérité ; leurs compagnons de voyage, accrochés aux toits des wagons de marchandises, sont de véritables migrants. Quemada-Diez les filme volontiers avec une caméra portée – sans que ce procédé de mise en scène, souvent trop facile et vite fatiguant, devienne systématique. Le cinéaste pose donc un regard très cru sur la terrible réalité du voyage entrepris par des centaines de migrants chaque jour.

On reste cependant loin d’une vision purement documentaire : le travail du cadre est loin d’être improvisé, le réalisateur ayant savamment composé ses plans, tous très beaux. Le film parvient en outre à ne pas se limiter à la seule question de la migration en Amérique latine : avec ses jeunes personnages, le film dresse le portrait de l’adolescence et de ses rivalités, mais aborde également le racisme et l’incommunicabilité, avec la figure énigmatique – parce qu’incompréhensible – de Chauk.

Le récit progresse, comme le voyage, par étapes. Au début du film, surtout, le voyage a des airs de grandes vacances, et permet au cinéaste de se perdre dans la beauté des paysages traversés. Il n’en oublie cependant jamais ses personnages, et le voyage prend vite un tour initiatique qui sera aussi, malheureusement, le point noir du film. Si les séquences d’insouciance adolescente sont nombreuses au début du film, elles finissent par disparaître complètement. Le voyage et le récit révèlent leur rugosité véritable, et les personnages se volatilisent un à un.

Si le titre français demeure fidèle à l’esprit du film – les jeunes gens sont exclusivement mus par le « rêve » d’une vie meilleure, persuadés que « tout ce qu’ils verront » de l’autre côté du tunnel sera merveilleux –, le titre original, La Jaula de oro, condamne d’emblée l’espérance des personnages. Ils ne sortiront en effet jamais de leur « cage » : les jeunes gens tournent en rond plus qu’ils ne progressent vraiment vers le Nord, ils multiplient les mauvaises rencontres qui les immobilisent voire les emprisonnent. Condamné à ne pas pouvoir échapper à la misère, Samuel préfère rester au Guatemala. Même le but final du voyage constituera une nouvelle cage. Le symbolisme devient plus facile : Juan est prisonnier d’une cage sans fenêtres, là où le reste du film, tout en extérieurs, multipliait les grillages, oblitérant constamment le cadre et la vue des personnages.

La fin du film s’avère ainsi assez décevante, pêchant par un recours à un symbolisme presque lourd qui oppose la transformation  »angélique » de Juan, sauveur de son ancien ennemi, à la désillusion américaine. Employé dans une usine de conditionnement de viande, Juan ramasse les déchets. Une séquence très longue qui assimile lourdement les migrants à de la chair que l’on trimballe sans ménagement. Le plan final, reprise d’un plan qui hantait mystérieusement le film, clôt un peu trop aisément l’énigme Chauk.

© Golem

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Mais quand s’achève le film, les défauts finaux se font vite oublier. Restent la grâce adolescente du trio amoureux, la violence des enlèvements, la langue mystérieuse de Chauk… Et surtout l’ambition du jeune cinéaste dont l’identité formelle est déjà bien affirmée : sécheresse implacable d’une mise en scène au plus près des personnages, composition exigeante du cadre, refus de clore le destin de ses personnages pour mieux forcer le spectateur à l’interrogation. Que devient Samuel, à jamais prisonnier du ghetto ? Qu’advient-il de Juan, qu’on abandonne seul, sous la neige, à la sortie de l’usine ? Et surtout : que peut-on espérer pour Sara, la jolie jeune fille, disparue dans un camion ? Chauk croit la croiser quelques temps plus tard. Et il est certain que son souvenir vous hantera, vous aussi, au sortir de la salle.

 

Alice Letoulat

Film en salles depuis le 04 décembre

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Publié dans À L'AFFICHE, Décembre 2013

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